mal vêtu

  • Brisé mais vivant / Destrozado pero vivo

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    Roberto Bolaño (1953-2003), grand poète, écrivain et conteur chilien, apprit à 38 ans qu'il avait une maladie du foie incurable. Ceci permet de mieux comprendre le poème suivant.


     

    Sale, mal vêtu

     

    Roberto Bolaño

     

    Sur le chemin des chiens mon âme rencontra
    mon cœur. Brisé, mais vivant,
    sale, mal vêtu et plein d'amour.
    Sur le chemin des chiens, là où personne ne veut aller.
    Un chemin que seuls parcourent les poètes
    quand il ne leur reste plus rien à faire.
    Mais moi j'avais encore tant à faire!
    Et pourtant j'étais là: à me faire tuer
    par les fourmis rouges et aussi
    par les fourmis noires, parcourant les hameaux
    vides: l'épouvante qui s'élevait
    à en toucher les étoiles.
    Un chilien élevé au Mexique peut tout supporter,
    pensais-je, mais ce n'était pas vrai.
    Les nuits mon cœur pleurait. Le fleuve de l'être, disaient
    des lèvres fiévreuses que je découvris ensuite être les miennes,
    le fleuve de l'être, le fleuve de l'être, l'extase
    qui se replie sur le rivage de ces villages abandonnés.
    Sumulistes”* et théologiens, devins
    et voleurs de grands chemins émergèrent
    comme des réalité aquatiques au milieu d'une réalité métallique.
    Seules la fièvre et la poésie provoquent des visions.
    Seuls l'amour et la mémoire.
    Ni ces chemins ni ces plaines.
    Ni ces labyrinthes.
    Jusqu'à ce qu'enfin mon âme rencontra mon cœur.
    J'étais malade, certes, mais j'étais vivant.

     


     

    * Celui qui étudie les éléments de la logique.
    (Trad: Colette)



    Sucio, mal vestido 
    Roberto Bolaño

    En el camino de los perros mi alma encontró
    a mi corazón. Destrozado, pero vivo,
    sucio, mal vestido y lleno de amor.
    En el camino de los perros, allí donde no quiere ir nadie.
    Un camino que sólo recorren los poetas
    cuando ya no les queda nada por hacer.
    ¡Pero yo tenía tantas cosas que hacer todavía!
    Y sin embargo allí estaba: haciéndome matar
    por las hormigas rojas y también
    por las hormigas negras, recorriendo las aldeas
    vacías: el espanto que se elevaba
    hasta tocar las estrellas.
    Un chileno educado en México lo puede soportar todo,
    pensaba, pero no era verdad.
    Por las noches mi corazón lloraba. El río del ser, decían
    unos labios afiebrados que luego descubrí eran los míos,
    el río del ser, el río del ser, el éxtasis
    que se pliega en la ribera de estas aldeas abandonadas.
    Sumulistas y teólogos, adivinadores
    y salteadores de caminos emergieron
    como realidades acuáticas en medio de una realidad metálica.
    Sólo la fiebre y la poesía provocan visiones.
    Sólo el amor y la memoria.
    No estos caminos ni estas llanuras.
    No estos laberintos.
    Hasta que por fin mi alma encontró a mi corazón.
    Estaba enfermo, es cierto, pero estaba vivo. 


    Article sur Roberto Bolaño: 
    http://www.magazine-litteraire.com/critique/fiction/2666-12-03-2008-34903
    Entrevista a Roberto Bolaño
    http://www.revistalecturas.cl/la-ultima-entrevista-a-roberto-bolano/