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  • Chanter cui-cui / Cantar pío-pío

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    Encore un poème de Juan Gelman, fort différent, quoique...

     

    Sur la poésie

    Juan Gelman



    il y aurait deux choses à dire /
    que personne ne la lit beaucoup /
    que ce personne c’est très peu de gens /
    que tout le monde ne pense qu’au problème de la crise mondiale / et
     

    au problème de manger tous les jours / il s’agit
    d’un sujet important / je me rappelle
    quand l’oncle juan est mort de faim /
    il disait qu’il ne se souvenait même pas de manger et qu’il n’y avait pas de problème /
     

    mais le problème vint plus tard /
    il n’y avait pas d’argent pour le cercueil /
    et quand finalement le camion municipal passa pour l’emporter
    l’oncle juan ressemblait à un petit oiseau /
     

    ceux de la municipalité le regardèrent avec mépris et dédain / ils murmuraient
    qu’on leur casse toujours les pieds /
     qu’eux ils étaient des hommes et qu’ils enterraient des hommes / et non
    des oisillons comme l’oncle juan / spécialement
     

    parce que l’oncle s’était mis à chanter cui-cui tout le long du voyage au crématorium municipal /
    ce qui leur avait semblé un manque de respect dont ils étaient très offensés /
    et quand ils lui donnaient une tape pour qu’il ferme sa boîte /
    le cui-cui volait dans la cabine du camion et ils sentaient que ça leur faisait cui-cui dans la tête


    / l’oncle juan était comme ça / il aimait chanter /
    et il ne voyait pas pourquoi la mort était une raison pour ne pas chanter /
    il entra dans le four en chantant cui-cui / on sortit ses cendres elles piaillèrent un moment /
    et les compagnons municipaux regardèrent leurs chaussures grises de honte / mais
     

    pour en revenir à la poésie /
    les poètes aujourd’hui vont assez mal /
    personne ne les lit beaucoup / ce personne c’est très peu de gens /
    le métier a perdu son prestige / pour un poète c’est tous les jours plus difficile
     

    d’obtenir l’amour d’une fille /
    d’être candidat à la présidence / d’avoir la confiance d’un épicier /
    d’avoir un guerrier de qui chanter les exploits /
    un roi pour lui payer trois pièces d’or le vers /
     

    et personne ne sait si ça se passe comme ça parce qu’il n’y a plus de filles / d’épiciers / guerriers / de rois /
    ou simplement de poètes /
    ou les deux choses à la fois et il est inutile
    de se casser la tête à penser au problème /
     

    ce qui est bon c’est de savoir qu’on peut chanter cui-cui
    dans les plus étranges circonstances /
    l’oncle juan après sa mort / moi à présent
    pour que tu m’aimes

     

    Vers le sud et autres poèmes, Poésie/Gallimard, 2014 

    Traduction : Jacques Ancet

     

     

     

                                    La voix (voz) de Juan Gelman recitant son poème

     

      SOBRE LA POESÍA

    habría un par de cosas que decir/
    que nadie la lee mucho/
    que esos nadie son pocos/
    que todo el mundo está con el asunto de la crisis mundial/ y


    con el asunto de comer cada día/se trata
    de un asunto importante/recuerdo
    cuando murió de hambre el tío juan/
    decía que ni se acordaba de comer y que no había problema/


    pero el problema fue después/
    no había plata para el cajón/
    y cuando finalmente pasó el camión municipal a llevárselo
    el tío juan parecía un pajarito/


    los de la municipalidad lo miraron con desprecio o desdén/
    murmuraban
    que siempre los están molestando/
    que ellos eran hombres y enterraban hombres/y no


    pajaritos como el tío juan/especialmente
    porque el tío estuvo cantando pío-pío todo el viaje
    hasta el crematorio municipal/
    y a ellos les pareció un irrespeto y estaban muy ofendidos/


    y cuando le daban un palmetazo para que se callara la boca/
    el pío-pío volaba por la cabina del camión y ellos sentían que
    les hacía pío-pío en la cabeza/el
    tío juan era así/le gustaba cantar/


    y no veía por qué la muerte era motivo para no cantar/
    entró al horno cantando pío-pío/salieron sus cenizas y piaron un rato/
    y los compañeros municipales se miraron los zapatos grises de vergüenza/pero
    volviendo a la poesía/


    los poetas ahora la pasan bastante mal/
    nadie los lee mucho/esos nadie son pocos/
    el oficio perdió prestigio/para un poeta es cada día más difícil
    conseguir el amor de una muchacha/


    ser candidato a presidente/que algún almacenero le fíe/
    que un guerrero haga hazañas para que él las cante/
    que un rey le pague cada verso con tres monedas de oro/
    y nadie sabe si eso ocurre porque se terminaron


    las muchachas/los almaceneros/los guerreros/los reyes/
    o simplemente los poetas/
    o pasaron las dos cosas y es inútil
    romperse la cabeza pensando en la cuestión/


    lo lindo es saber que uno puede cantar pío-pío
    en las más raras circunstancias/
    tío juan después de muerto/yo ahora
    para que me quier
    as/

  • Après la nuit / Después de la noche

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    Parfois, en très peu de mots, des poètes arrivent à concentrer une longue histoire.

     Juan Gelman que vous avez souvent rencontré sur ce blog, et dont l’histoire personnelle, absolument tragique mais illuminée vers la fin (cet article le raconte vraiment bien), est joliment résumée dans ce court poème qui ne peut, je crois, bien se comprendre qu’en connaissant les drames de sa vie.



    La victoire

     

    Juan Gelman

     

    Dans un livre de vers éclaboussé

    d'amour, de tristesse, du monde,

    mes enfants ont dessiné des femmes jaunes,

    des éléphants qui avancent sur des parapluies rouges,

    des oiseaux arrêtés au bord d'une page,

    ils ont envahi la mort,

    le grand chameau bleu repose sur le mot cendre,

    une joue glisse sur la solitude de mes os,

    la candeur vainc le désordre de la nuit.

    (Trad: Colette)

     

     

  • Des yeux / Ojos

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    Foto I. Pampín. Muchas gracias.
     
    Je le vois, l'observe qui guette, souvent très longtemps, le moment où l'insecte, la lumière, le fond seront parfaits pour la photo. Ça semble si facile une photo...
     
    Peut-être est-elle assez poétique pour ne pas ajouter un poème, mais...
     
    les yeux parlent …

    les yeux
    parlent ou juste
    des yeux qui s’ouvrent
    chassent le surplus
    des yeux
    pas des mots
    des yeux
    pas des promesses
    je travaille avec mes yeux
    à construire
    à réparer
    à reconstruire
    une chose semblable à un regard humain
    à un poème d’homme
    à un chant lointain de la forêt.

    Trad: Colette

     

    De " Approximations " Alejandra Pizarnik. 



    Los ojos (Alejandra Pizarnik)

    los ojos
    hablan o justo
    ojos que se abren
    arrojan lo sobrante
    ojos
    no palabras
    ojos
    no promesas
    trabajo con mis ojos
    en construir
    en reparar
    en reconstruir
    algo parecido a una mirada humana
    a un poema del hombre
    a un canto lejano del bosque

  • Demain nous parlerons / Mañana hablaremos

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    Sans doute la visite d’un ami de toujours, un grand voyageur, plus vu depuis deux ans et demi, a-t-elle influencé le choix de ce poème.
    José Hierro. Un poète espagnol que je connais peu et qui a éveillé ma curiosité. Un prochain billet sur lui donc.

    La Rencontre

    Poème de José Hierro dédié à Rafael Albertí. 1964.

     

    Un jour je dirai : sois le bienvenu

    à la maison. Voici ton feu.

    Bois ton vin dans ton verre,

    regarde le ciel, coupe le pain.

    Comme tu as été long. Tu as cheminé

    sous les constellations

    du Sud, navigué sur les fleuves

    aux sons multiples. Quel

    long voyage. Je te trouve

    fatigué. Ne me demande rien.

    Donne à manger à tes chiens,

    entends la chanson du peuplier.

    Ne me pose aucune question,

    ne me demande rien.

     

    Si je parlais,

    tu pleurerais. Si tu mettais

    tes spectres face au miroir,

    tu ne verrais sans doute

    aucune image reflétée.

    La vie lointaine est morte :

    le temps l’a tuée. Toi seul

    peux l’enterrer. Jettes-y

    de la terre demain, quand

    tu te seras reposé. Bienvenu

    chez toi. Ne demande

    rien. Demain nous parlerons.

     

    (Trad: Colo inspirée par celle de Claude de Frayssinet)

     

                                             Autorretrato, gouache sobre papel, 2000 (Autoportrait)

     

     

     

    EL ENCUENTRO
    José Hierro (dedicado a Rafael Alberti. 1964)
    Diré un día: bienvenido
    a la casa. Ésta es tu lumbre.
    Bebe en tu copa tu vino.
    mira el cielo, parte el pan.
    Cuánto has tardado. Anduviste
    bajo las constelaciones
    del Sur, navegaste ríos
    de son diferente. Cuánto
    duró tu viaje. Te noto
    cansado. No me preguntes.
    Da de comer a tus perros,
    oye la canción del álamo.
    No me preguntes por nada,
    no me preguntes.
    Si hablase,
    llorarías. Si enfrentases
    tus espectros al espejo,
    seguro que no verías
    imágenes reflejadas.
    Lo vivo lejano ha muerto:
    lo mató el tiempo. Tú sólo
    puedes enterrarlo. Dale
    tierra mañana, después
    de descansar. Bienvenido
    a tu casa. No preguntes
    nada. Mañana hablaremos.


     

  • IL est évident que.../ Queda de manifiesto que...

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    Nicanor Parra, vous souvenez-vous de lui ?  Né en 1914 et mort en 2018 c'était un poète, mathématicien et physicien chilien qui se présente lui-même comme un antipoète.

    Son œuvre a eu une influence profonde dans la littérature sud-américaine. Il est l'un des poètes chiliens les plus connus, avec les quatre grands de la poésie chilienne.

     

                                "Pleurez si vous voulez, moi pour ma part, je meurs de rire"



    Le poème que j’ai choisi aujourd’hui est très long, je n’en ai retenu que quelques strophes,mais il illustre bien je pense cette antipoésie. Des images, des réflexions, sans lien apparent et qui déroutent, font rire parfois aussi. 

     


     

     

    Lettres du poète qui dort sur une chaise

     

    I

    Je dis les choses comme elle sont

    Ou nous savons tout d’avance

    Ou nous ne saurons jamais absolument rien.

     

    La seule chose qui nous est permise

    C’est apprendre à parler correctement.


    V

    Jeunes

    Écrivez ce que vous voulez

    Dans le style qui vous semblera le meilleur

    Trop de sang est passé sous les ponts

    Pour continuer à croire – je crois

    qu’on ne peut suivre qu’un seul chemin:

    En poésie tout est permis.



    VII

      Il est évident

    Qu’il n’y a pas d’habitants sur la lune

     

    Que les chaises sont des tables

    Que les papillons sont des fleurs en perpétuel mouvement

    Que la vérité est une erreur collective

    Que l’esprit meurt avec le corps.

     

    Il est évident

    Que les rides ne sont pas des cicatrices.



    XVI

    Aphorismes chiliens:

    Tous les chardonnerets ont des taches de rousseur

    Le téléphone sait ce qu’il dit

    Jamais la tortue ne perdit autant de temps

    Que quand elle reçut des leçons de l’aigle.

     

    L’automobile est une chaise roulante.

     

    Et le voyageur qui regarde en arrière

    Court le sérieux danger

    Que son ombre ne veuille le suivre.



    XVII

    Analyser est renoncer à soi-même

    On ne peut que raisonner en rond

    On ne voit que ce qu’on veut voir

    Une naissance ne résout rien

    Je reconnais que les larmes m’en tombent.

     

    Une naissance ne résout rien

    Seule la mort dit la vérité

    La poésie même ne convainc pas.

    Si on nous enseigne que l’espace n’existe pas.

     

    Mais de toute façon

    La vieillesse est un fait accompli.

     

    Ce sera ce que science détermine.

     

    Lire mes poèmes me donne sommeil

    Et pourtant ils ont été écrits avec du sang.

    (Trad: Colette)

                               "C'était écrit: apparaissent les armes d'extermination massive"



    CARTAS DEL POETA QUE DUERME EN UNA SILLA

     

    I
    Digo las cosas tales como son
    O lo sabemos todo de antemano
    O no sabremos nunca absolutamente nada.

    Lo único que nos está permitido
    Es aprender a hablar correctamente.

    V

    Jóvenes
    Escriban lo que quieran
    En el estilo que les parezca mejor
    Ha pasado demasiada sangre bajo los puentes
    Para seguir creyendo -creo yo
    Que sólo se puede seguir un camino:
    En poesía se permite todo.



    VII

    Queda de manifiesto
    Que no hay habitantes en la luna

    Que las sillas son mesas
    Que las mariposas son flores en movimiento perpetuo
    Que la verdad es un error colectivo
    Que el espíritu muere con el cuerpo

    Queda de manifiesto
    Que las arrugas no son cicatrices.

    XVI

    Aforismos chilenos:
    Todas las colorinas tienen pecas
    El teléfono sabe lo que dice
    Nunca perdió más tiempo la tortuga
    Que cuando tomó lecciones del águila.

    El automóvil es una silla de ruedas.

    Y el viajero que mira para atrás
    Corre el serio peligro
    De que su sombra no quiera seguirlo.

    XVII

    Analizar es renunciar a sí mismo
    Sólo se puede razonar en círculo
    Sólo se ve lo que se quiere ver
    Un nacimiento no resuelve nada
    Reconozco que se me caen las lágrimas.

    Un nacimiento no resuelve nada
    Sólo la muerte dice la verdad
    La poesía misma no convence.
    Se nos enseña que el espacio no existe

    Se nos enseña que el tiempo no existe
    Pero de todos modos
    La vejez es un hecho consumado.

    Sea lo que la ciencia determine.

    Me da sueño leer mis poesías
    Y sin embargo fueron escritas con sangre.

     

     
  • Garder ou jeter les lettres d'amour / Guardar o tirar las cartas de amor

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    Voilà, comme annoncé, le second poème sur les lettres de Joan Margarit. Malgré qu’il soit bien plus connu et apprécié que le premier, je préfère ce dernier, plus sensuel et moins sombre.

    Mais ce n’est peut-être pas votre avis...

                                     

                              La lettre (ou les jeunes) Goya 1812-1819, détail


     

    Ne jette pas les lettres d’amour

    Joan Margarit

     

    Ne jette pas les lettres d’amour

    Elles ne t’abandonneront pas.

    Le temps passera, s’effacera le désir

    - cette flèche d’ombre -

    et les visages, sensuels, beaux et intelligents,

    se nicheront en toi, au fond d’un miroir.

    Couleront les ans. Les livres te fatigueront.

    Tu descendras encore plus

    et tu perdras même la poésie.

    Le bruit de la ville aux fenêtres

    finira par être ta seule musique,

    et les lettres d’amour que tu avais gardées

    seront ta dernière littérature.

    Trad: Colette

     

                                            
                                                 The Notebook (2004) - Nick Cassavetes

     

     

    "No tires las cartas de amor"

    No tires las cartas de amor
    Ellas no te abandonarán.
    El tiempo pasará, se borrará el deseo
    -esta flecha de sombra-
    y los sensuales rostros, bellos e inteligentes,
    se ocultarán en ti, al fondo de un espejo.
    Caerán los años. Te cansarán los libros.
    Descenderás aún más
    e, incluso, perderás la poesía.
    El ruido de ciudad en los cristales
    acabará por ser tu única música,
    y las cartas de amor que habrás guardados
    serán tu última literatura.

     

  • Seul un fin papier nous unit encore / Sólo un papel fino aún nos une

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    Joan Margarit, grand poète catalan né en 1938 à Lerida, écrivit en espagnol du temps de Franco puis peu à peu en catalan et il traduisit lui-même ses poèmes dans cette langue.

     

    Pas grand chose de traduit en français si ce n’est, publié en 2016 ,“Leçons de vertige”, un bel article à lire ici.

    Cette semaine et la suivante, deux poèmes traitant du même sujet: les lettres d’amour…ces lettres qu’on relit cent fois, qu’on garde parfois toute la vie. Pas vous ?

    Voilà le premier.

     

     

    La lettre



    Tu regardais toujours vers l’avant

    comme si la mer s’y trouvait. Tu créais

    ainsi un mouvement de vagues

    étrange et mythique sur une plage. 

     

    Nous unissait la force dangereuse

    qui donne à l’amour la solitude.

    Tremble encore entre mes doigts,

    de façon imperceptible, ce papier. 

     

    Chemin abandonné entre toi et moi,

    couvert de lettres, feuilles mortes.

    Mais je sais que le chemin perdure.

    Si j’abandonne la main sur le petit tas,

    je la sens reposer sur ton dos. 

     

    Tu regardais souvent vers l’avant

    comme si la mer y était, déjà transformée

    en une voix fatiguée, rauque et chaude.

    Peu nous unit encore: seul le tremblement

    de ce papier si fin entre les doigts.

    (Trad: Colette)

     

     

     

    La carta de Joan Margarit

    Mirabas siempre hacia adelante
    como si allí estuviese el mar. Creabas
    de esta manera un movimiento de olas
    ajeno y mítico en alguna playa.
    Nos unía la fuerza peligrosa
    que da al amor la soledad.
    Aún hace temblar entre mis dedos,
    de forma imperceptible este papel.
    Camino abandonado entre tú y yo,
    cubierto por las cartas, hojas muertas.
    Pero sé que el camino persiste.
    Si abandono la mano sobre el pequeño fajo,
    la siento descansar sobre tu espalda.
    Solías escuchar hacia adelante
    como si allí estuviese el mar, ya transformado
    en una voz cansada, ronca y cálida.
    Poco nos une aún: sólo el temblor
    de este papel tan fino entre los dedos.

     

  • J'ai connu la vie en chemin / He conocido la vida en el camino

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    Il y a longtemps que je voulais publier un poème ou deux de cette jeune et déjà très connue poétesse espagnole, Elvira Sastre.

    Traductrice aussi, et romancière, cette jeune femme de 29 ans née à Segovia emploie beaucoup le Je, mais ce Je nous représente tous ou presque, c’est du moins ce que j’ai ressenti.

     

    Dans le poème d’aujourd’hui la recherche de soi à travers les expériences de la vie.

     

     

     
     

    Ma vie sent la fleur            Elvira Sastre

     

    J’ai arrondi les coins des rues

    pour ne pas trouver de monstres au tournant

    et ils m’ont attaquée par derrière

    Je me suis léché la figure quand je pleurais

    pour me souvenir du goût de la mer

    et je n’ai senti que brûlure aux yeux.

    J’ai attendu les bras croisés

    pour m’enlacer

    et je me suis heurtée contre mon propre corps.

    J’ai tant menti

    que quand j’ai dit la vérité

    je ne me suis

    pas

    crue.

     

    J’ai fui

    les yeux ouverts

    et le passé m’a rattrapée.

    J’ai accepté

    les yeux fermés

    des coffres vides

    et je me suis sali les mains.

    J’ai écrit ma vie

    et ne me suis pas reconnue.

     

    J’ai tant aimé

    que je me suis oubliée.

    J’ai tant oublié

    que j’ai cessé de m’aimer.

    (...)

     

    J’ai perdu le cap

    mais j’ai connu la vie en chemin.

    Je suis tombée

    mais dans la descente j’ai vu des étoiles

    et l’écroulement a été un rêve.

     

    J’ai saigné,

    mais

    toutes mes épines

    se sont transformées en rose.

     

    Et maintenant

    ma vie sent la fleur.

     

    Trad: Colette

     

    MI VIDA HUELE A FLOR            Elvira Sastre

     

    He redondeado esquinas
    para no encontrar monstruos a la vuelta
    y me han atacado por la espalda.
    He lamido mi cara cuando lloraba
    para recordar el sabor del mar
    y solo he sentido escozor en los ojos.
    He esperado de brazos cruzados
    para abrazarme
    y me he dado de bruces contra mi propio cuerpo.
    He mentido tanto
    que cuando he dicho la verdad
    no
    me
    he
    creído.

     

    He huido
    con los ojos abiertos
    y el pasado me ha alcanzado.
    He aceptado
    con los ojos cerrados
    cofres vacíos
    y se me han ensuciado las manos.
    He escrito mi vida
    y no me he reconocido.


    He querido tanto
    que me he olvidado.
    He olvidado tanto
    que me he dejado de querer.

     

    (...)

    He perdido el rumbo
    pero he conocido la vida en el camino.
    He caído
    pero he visto estrellas en mi descenso
    y el desplome ha sido un sueño.

    He sangrado,
    pero
    todas mis espinas
    han evolucionado a rosa.

    Y ahora
    mi vida
    huele a flor.

     

     

     
  • Riche de pourpre et de mélancolie / Rica de púrpura y de melancolía

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    Cette semaine dans ma boite aux lettres, une enveloppe, une écriture amie. À l’intérieur un article et la traduction en français de ce poème de Gabriela Mistral. Merci beaucoup !

                               http://www.cervantesvirtual.com/obra-visor/tala--1/html/ff25d1ee-82b1-11df-acc7-002185ce6064_8.html
     

    Richesse, par Gabriela Mistral

    J’ai le bonheur fidèle
    et le bonheur perdu :
    j’ai l’un comme une rose,
    l’autre comme une épine.
    De ce qu’on m’a volé,
    ne suis dépossédée :
    j’ai le bonheur fidèle
    et le bonheur perdu,
    et suis riche de pourpre
    et de mélancolie.
    Ah ! quelle aimée est la rose
    et quelle amante l’épine !
    Tel le double contour
    de deux fruits faux jumeaux,
    j’ai le bonheur fidèle
    et le bonheur perdu.

     

    Traduit par Irène Gayraud,

    Sous le titre Essart, Irène Gayraud publie le premier recueil de traduction en français de

    poèmes de Gabriela.  Curieux ce vide pour une poète qui a eu un prix Nobel, applaudissements

    donc !!!!

     

     



    Riqueza

    Gabriela Mistral

    Tengo la dicha fiel
    y la dicha perdida:
    la una como rosa,
    la otra como espina.
    De lo que me robaron
    no fui desposeída;
    tengo la dicha fiel
    y la dicha perdida,
    y estoy rica de púrpura
    y de melancolía.
    ¡Ay, qué amante es la rosa
    y qué amada la espina!
    Como el doble contorno
    de dos frutas mellizas
    tengo la dicha fiel
    y la dicha perdida.

  • Le vieil orme / El olmo viejo

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    https://www.verpueblos.com/castilla+la+mancha/guadalajara/picazo/foto/1149961/

     

    Jeune, avec les amies ou seule, le plus souvent seule, je montais dans les arbres ; plaisir de m'asseoir sur une branche pour me cacher, voir sans être vue, ou pour cueillir des cerises, des pommes. Ou juste pour m'isoler au milieu des feuilles. 

    Peut-être en avez-vous planté, moi jamais quand j'étais très jeune. Mais ils ont toujours été mes endroits refuge.

    Si dans mes souvenirs il y a peu ou pas d'ormes, j'ai vu grandir et parfois lentement se dessécher les marronniers de la rue devant la maison.

    Parfois aussi les croire morts puis...

    C'est qu'a vu Antonio Machado qui l'écrit dans ce poème que je trouve si beau et émouvant.

    La traduction que j'ai lue en français me plaît beaucoup, je l'ai gardée.

    Joan Manuel Serrat en a fait une adaptation, la voici:

     

     

     

     

     

    À un orme desséché

     

     À un orme desséché

    Sur le vieil orme, fendu par la foudre,

    pourri en son milieu,

    avec les pluies d'avril et le soleil de mai,

    ont poussé quelques feuilles vertes.

     

    L'orme centenaire sur la colline

    que baigne le Douro ! Une mousse jaunâtre

    salit l'écorce blanchâtre

    du tronc vermoulu et poussiéreux.

     

    Il ne doit pas comme les peupliers chantant

    qui gardent le chemin et le rivage

    être habité de rossignols gris.

     

    Une armée de fourmis en file

    grimpe sur lui ; dans ses entrailles,

    les araignées tissent leurs toiles grises.

     

    Avant que de sa hache, orme du Douro,

    le bûcheron ne t'abatte, et avant que le charpentier

    ne te transforme en sommier de cloche,

    en timon de chariot ou en joug de charrette,

    avant que tu ne brûles tout rouge demain

    dans l'âtre d'une misérable chaumière

    sur le bord du chemin ;

    avant que la tempête ne te déracine

    que ne te brise le souffle des sierras blanches,

    et avant que le fleuve à la mer ne t'emporte

    par les vallées et les escarpements

    orme, je veux noter sur mon carnet

    la grâce de ta branche reverdie.

     

    Mon cœur attend

    aussi, vers la lumière et vers la vie,

    un nouveau miracle de printemps.

     

     

    Soria, 1012

    Antonio Machado / Champs de Castille

    traduit de l'espagnol par Sylvie Léger et Bernard Sesé

     

    A un olmo seco

    Al olmo viejo, hendido por el rayo
    y en su mitad podrido,
    con las lluvias de abril y el sol de mayo
    algunas hojas verdes le han salido.

    ¡El olmo centenario en la colina
    que lame el Duero! Un musgo amarillento
    le mancha la corteza blanquecina
    al tronco carcomido y polvoriento.

    No será, cual los álamos cantores
    que guardan el camino y la ribera,
    habitado de pardos ruiseñores.

    Ejército de hormigas en hilera
    va trepando por él, y en sus entrañas
    urden sus telas grises las arañas.

    Antes que te derribe, olmo del Duero,
    con su hacha el leñador, y el carpintero
    te convierta en melena de campana,
    lanza de carro o yugo de carreta;
    antes que rojo en el hogar, mañana,
    ardas de alguna mísera caseta,
    al borde de un camino;
    antes que te descuaje un torbellino
    y tronche el soplo de las sierras blancas;
    antes que el río hasta la mar te empuje
    por valles y barrancas,
    olmo, quiero anotar en mi cartera
    la gracia de tu rama verdecida. 


    Mi corazón espera
    también, hacia la luz y hacia la vida,
    otro milagro de la primavera.

  • J'escalade ton souvenir / Trepo por tu recuerdo

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    Joaquín Sabina, est un auteur, compositeur, poète contemporain, de 72 ans maintenant. Un rebelle talentueux extrêmement connu ici en Espagne.

    Ses poèmes-chansons racontent des histoires de vies, certaines contiennent énormément de références à la vie sociale, politique, aux révoltes, à la vie à Madrid qui vous auraient peut-être échappées, alors j’en ai choisi un, vraiment très connu, plus universel.

     

     



    Rue Mélancolie

    Comme qui voyage à dos d’une jument sombre

    Dans la ville je marche, ne me demandez pas vers où,

    Je cherche peut-être une rencontre qui illuminera ma journée

    Mais je ne trouve que des portes qui refusent ce qu’elles cachent.

     

    Les cheminées déversent leur vomi de fumée

    Sur un ciel de plus en plus lointain et haut,

    Des murs ocres se répand le jus

    D’un fruit de sang cultivé sur l’asphalte.

     

    La campagne est déjà verte, ce doit être le printemps,

    Un train sans fin croise mon regard

    Le quartier où j’habite n’est pas vraiment une prairie

    Paysage désolé d’antennes et de câbles.

     

    J’habite au numéro 7, rue Mélancolie

    Depuis longtemps je veux déménager dans le quartier de la joie

    Mais chaque fois que j’essaye le tram est déjà parti,

    Sur les escaliers je m’assieds et siffle ma mélodie.

     

    Comme qui voyage à bord d’un bateau devenu fou

    Qui vient de la nuit et va nulle part,

    Ainsi mes pieds descendent la pente de l’oubli

    Fatigués de tant marcher sans te trouver.

     

    De retour chez moi, j’allume une cigarette,

    Je range mes papiers, résous un mot croisé,

    Me fâche avec les ombres qui peuplent les couloirs

    J’embrasse l’absence que tu laisses dans mon lit.

     

    J’escalade ton souvenir comme une plante grimpante

    Qui ne trouve pas de fenêtre où s’accrocher. Je suis

    Cette absurde épidémie dont souffrent les trottoirs

    Si tu veux me trouver, tu sais où je suis.

     

    J’habite au numéro 7, rue Mélancolie

    Depuis longtemps je veux déménager dans le quartier de la joie

    Mais chaque fois que j’essaye le tram est déjà parti,

    Sur les escaliers je m’assieds et siffle ma mélodie.

    (Trad: Colette)

     


     

     

    Calle Melancolía

    Joaquín Sabina

    Como quien viaja a lomos de una yegua sombría
    Por la ciudad camino, no preguntéis adónde
    Busco acaso un encuentro que me ilumine el día
    Y no hallo más que puertas que niegan lo que esconden.

     

    Las chimeneas vierten su vómito de humo
    A un cielo cada vez más lejano y más alto
    Por las paredes ocres se desparrama el zumo
    De una fruta de sangre crecida en el asfalto.

     

    Ya el campo estará verde, debe ser primavera
    Cruza por mi mirada un tren interminable
    El barrio donde habito no es ninguna pradera
    Desolado paisaje de antenas y de cables.

     

    Vivo en el número siete, calle Melancolía
    Quiero mudarme hace años al barrio de la alegría
    Pero siempre que lo intento ha salido ya el tranvía
    En la escalera me siento a silbar mi melodía.

     

    Como quien viaja a bordo de un barco enloquecido
    Que viene de la noche y va a ninguna parte
    Así mis pies descienden la cuesta del olvido
    Fatigados de tanto andar sin encontrarte.

     

    Luego, de vuelta a casa enciendo un cigarrillo
    Ordeno mis papeles, resuelvo un crucigrama
    Me enfado con las sombras que pueblan los pasillos
    Y me abrazo a la ausencia que dejas en mi cama.

     

    Trepo por tu recuerdo como una enredadera
    Que no encuentra ventanas donde agarrarse, soy
    Esa absurda epidemia que sufren las aceras
    Si quieres encontrarme ya sabes dónde estoy.

     

    Vivo en el número siete, calle Melancolía
    Quiero mudarme hace años al barrio de la alegría
    Pero siempre que lo intento ha salido ya el tranvía
    En la escalera me siento a silbar mi melodía

     

     

     

  • À l'envers / Al revés

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    Nous partons au Guatemala, il y a des merveilles partout.

    Cette fois avec un poète, Humberto Ak’abal, d’origine Maya Quiché et qui pensait (il est décédé il y a peu) et écrivait dans cette langue, et traduisait lui-mème ses poèmes en espagnol.

    Très connu en Amérique centrale et latine, il a aussi été traduit en plusieurs langues dont le français. Un recueil de lui “Les traces du jour et de la nuit” si cela vous tente.

     

    Aujourd’hui deux poèmes, courts. Le premier plutôt philosophique, le second sur la nature.

     

    Camino al revés
    De vez en cuando
    camino al revés:
    es mi modo de recordar.

    Si caminara sólo hacia delante,
    te podría contar
    cómo es el olvido.



    Je marche à l’envers

    De temps en temps

    je marche à l’envers:

    c’est ma façon de me souvenir.

     

    Si je ne marchais qu’en avant

    je pourrais te dire

    comment est l’oubli.

    (Trad: Colette)

     

     

    Walk backwards (https://mygoodtimestories.com/2020/10/20/walk-backwards/)
     

     

     

    LA PLUIE

     

    Hier j'ai rencontré un nuage en pleurs.

    Il m'a raconté qu'il avait porté son eau

    à la ville
    et qu'il s'était perdu.

    Il a cherché des paysages
    mais la ville les avait tous avalés.

    Pieds nus, triste et seul,
    il est revenu.

    Il a plu à nouveau sur les champs ;
    charas et quiscale
    ont fait la fête.

    Et les crapauds ont chanté.

     

    (Trad:Colette)

     

     

    La Lluvia

     

    Ayer encontré una nube llorando.

     

    Me contó que había llevado su agua

    a la ciudad

    y se perdió.

     

     

    Buscó paisajes

    y la ciudad se los había tragado.

     

    Descalza, triste y sola

    regresó.

     

    Volvió a llover en el campo;

    xaras y sanates

    hicieron fiesta.

     

    Y cantaron los sapos.

     

     

     

     

  • "Mes apprentissages", Colette

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    "Combien de temps fallut-il à Colette pour découvrir la vérité sur Willy ? Un an après son arrivée à Paris, elle reçoit une lettre anonyme contenant une adresse. Elle s’habille, se parfume, attrape un parapluie alors qu’il fait un temps radieux. Parvenue à l’adresse indiquée, elle y trouve Willy en la galante compagnie de Lotte, qui deviendra son amie avant de se suicider d’une balle de revolver dans la bouche." https://www.pressreader.com/france/l-express-france/20200813/281728386872239

    La maîtresse s'appelle Lotte.

     

    Dans "Mes apprentissages" (1936), bien moins connu que d'autres romans, Colette raconte "ce que je n'ai jamais dit".  Sa belle plume y narre, avec humour,  lucidité et courage et sans aucune victimisation, ses déboires ce qu'elle en a appris. Une lecture qui m'a captivée, enchantée.

     

     

     

    “De mon côté, j’admirais en Lotte tout ce qui me manquerait éternellement, le bagout, une miraculeuse prestesse corporelle, et l’omniscience.

    Quand elle ouvrit sa boutique d’herboriste, rue Paquet, et que j'allai acheter quelque vaseline boriquée, une poignée de camomille, nous nous mesurâmes de nouveau, et un peu cauteleusement je recherchai ses bonnes grâces. Je pris l’habitude de l’écouter, en insinuant que j'avais tout à apprendre. Rengorgée, elle paradait. Pour rendre la politesse, elle venait parfois chez nous, très dame, en veste d'astrakan, un gros bouquet de Parme à la ceinture et la voilette chenillée tendue sur son nez de pékinois.

    Un jour, avant de parler, elle ouvrit sa fourrure parfumée au corylopsis, tira de son corsage le bord d'une chemise en “fil de main”, incrustée de papillons en malines. M.Willy siffla d’admiration.

    “Mazette ! Qu’est-ce que c’est ?

    - Un type, dit Lotte. Trois jours. Mais c'est fini. Avec sa gueule et son nom à coucher dehors, çui-là, je l’ai sorti.

    -Quel nom ?

    - Oh ! Un nom...comme Richard Lenoir...Attends, non, je me trompe : Edmond Blanc.”

    On comprendra que je m’attarde au souvenir de Lotte Kinceler. Cette jeune femme, qui eut une vie brève, m'apprit beaucoup. D’elle datent mes doutes sur l'homme à qui je m’étais fiée, et la fin de mon caractère de jeune fille, intransigeante, beau, absurde ; d’elle me viennent l'idée de tolérance et de dissimulation, le consentement aux pactes avec une ennemie.

    Période instructive, application, humilité...Lotte me vendait au poids de l’or sa pommade à l’oxyde de zinc, mais j’y gagnais encore. Chez elle, dans le salon-arrière-boutique, je buvais un tilleul servi sur le tapis de table à franges, et je cessais de croire follement que m'ayant trompée avec mon mari, Lotte ne fût occupée que de me tromper encore. “.

  • Colette et...le maquillage

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    Les vrilles de la vigne” a été publié en 1908, sans doute est-ce son passage au music-hall qui a fait que Colette se penche ainsi sur le visage des femmes.

    Ou alors il se peut que ce texte ait été ajouté dans une édition postérieure car j’ai lu qu'en 1932 elle avait ouvert (et vite refermé) un salon de beauté...



    Étonnante cette nouvelle titrée “Maquillages” parmi tant d’autres si poétiques, donc je vous en livre un passage !

     

                                            
                                                  Colette à l’œuvre dans l’institut de beauté qu’elle créa rue de Miromesnil, à Paris. Photo DR

     

    Depuis que je soigne et maquille mes contemporaines, je n’ai pas encore rencontré une femme de cinquante ans qui fût découragée, ni une sexagénaire neurasthénique. C’est parmi ces championnes qu’il fait bon tenter -et réaliser- des miracles de maquillage. Où sont les rouges d’antan et leur âpreté de groseille, les blancs ingrats, les bleus-enfants-de-Marie ? Nous détenons des gammes à enivrer un peintre. L’art d’accommoder les visages, l’industrie qui fabrique les fards, remuent presque autant de millions que la cinématographie.

    Plus l’époque est dure à la femme, plus la femme, fièrement, s’obstine à cacher qu’elle en pâtit. Des métiers écrasants arrachent à son bref repos, avant le jour, celle qu’on nommait “frêle créature”. Héroïquement dissimulée sous son fard mandarine, l’œil agrandi, une petite bouche rouge peinte sur sa bouche pâle, la femme récupère, grâce à son mensonge quotidien, une quotidienne dose d’endurance, et la fierté de n’avouer jamais…

     Je n’ai jamais donné autant d’estime à la femme, autant d’admiration que depuis que je la vois de tout près, depuis que je tiens, renversé sous le rayon bleu métallique, son visage sans secret, riche d’expression, varié sous ses rides agiles, ou nouveau et rafraîchi d’avoir quitté un moment sa couleur étrangère. Ô lutteuses ! c’est de lutter que vous restez jeunes. Je fais de mon mieux, mais comme vous m’aidez !”

    Extrait de Maquillages, Les Vrilles de la Vigne.

  • Se libérer des vrilles, juillet avec Colette

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    Ce mois de juillet je pense lire quelques écrits de Colette jamais lus.

     

    Le premier a été "Les vrilles de la vigne".

     

    Je vous mettrai des extraits de mes lectures et, aujourd'hui, ce qui semble un simple conte prend un ton plus personnel si l'on sait qu'il a été écrit peu après sa séparation d'avec Willy. Le recueil de courts chapitres commence ainsi :

     

     

                                             https://plandejardin-jardinbiologique.com/vigne-vierge-plantation-culture.html

     

    Les vrilles de la vigne

     

    Autrefois, le rossignol ne chantait pas la nuit. Il avait un gentil filet de voix et s’en servait avec adresse du matin au soir, le printemps venu. Il se levait avec les camarades, dans l’aube grise et bleue, et leur éveil effarouché secouait les hannetons endormis à l’envers des feuilles de lilas.

    Il se couchait sur le coup de sept heures, sept heures et demie, n’importe où, souvent dans les vignes en fleur qui sentent le réséda, et ne faisait qu’un somme jusqu’au lendemain.
    Une nuit de printemps, le rossignol dormait debout sur un jeune sarment, le jabot en boule et la tête inclinée, comme avec un gracieux torticolis. Pendant son sommeil, les cornes de la vigne, ces vrilles cassantes et tenaces, dont l’acidité d’oseille fraîche irrite et désaltère, les vrilles de la vigne poussèrent si dru, cette nuit-là, que le rossignol s’éveilla ligoté, les pattes empêtrées de liens fourchus, les ailes impuissantes…
    Il crut mourir, se débattit, ne s’évada qu’au prix de mille peines, et de tout le printemps se jura de ne plus dormir, tant que les vrilles de la vigne pousseraient.
    Dès la nuit suivante, il chanta, pour se tenir éveillé :


    Tant que la vigne pousse, pousse, pousse…
    Je ne dormirai plus !
    Tant que la vigne pousse, pousse, pousse…

    Il varia son thème, l’enguirlanda de vocalises, s’éprit de sa voix, devint ce chanteur éperdu, enivré et haletant, qu’on écoute avec le désir insupportable de le voir chanter.

    J’ai vu chanter un rossignol sous la lune, un rossignol libre et qui ne se savait pas épié. Il s’interrompt parfois, le col penché, comme pour écouter en lui le prolongement d’une note éteinte… Puis il reprend de toute sa force, gonflé, la gorge renversée, avec un air d’amoureux désespoir. Il chante pour chanter, il chante de si belles choses qu’il ne sait plus ce qu’elles veulent dire. Mais moi, j’entends encore à travers les notes d’or, les sons de flûte grave, les trilles tremblés et cristallins, les cris purs et vigoureux, j’entends encore le premier chant naïf et effrayé du rossignol pris aux vrilles de la vigne :

    Tant que la vigne pousse, pousse, pousse…

    Cassantes, tenaces, les vrilles d’une vigne amère m’avaient liée, tandis que dans mon printemps je dormais d’un somme heureux et sans défiance. Mais j’ai rompu, d’un sursaut effrayé, tous ces fils tors qui déjà tenaient à ma chair, et j’ai fui… Quand la torpeur d’une nouvelle nuit de miel a pesé sur mes paupières, j’ai craint les vrilles de la vigne et j’ai jeté tout haut une plainte qui m’a révélé ma voix.

    Toute seule, éveillée dans la nuit, je regarde à présent monter devant moi l’astre voluptueux et morose… Pour me défendre de retomber dans l’heureux sommeil, dans le printemps menteur où fleurit la vigne crochue, j’écoute le son de ma voix. Parfois, je crie fiévreusement ce qu’on a coutume de taire, ce qui se chuchote très bas, – puis ma voix languit jusqu’au murmure parce que je n’ose poursuivre…

    Je voudrais dire, dire, dire tout ce que je sais, tout ce que je pense, tout ce que je devine, tout ce qui m’enchante et me blesse et m’étonne ; mais il y a toujours, vers l’aube de cette nuit sonore, une sage main fraîche qui se pose sur ma bouche, et mon cri, qui s’exaltait, redescend au verbiage modéré, à la volubilité de l’enfant qui parle haut pour se rassurer et s’étourdir…

    Je ne connais plus le somme heureux, mais je ne crains plus les vrilles de la vigne.

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    NB. À partir de lundi prochain, sur France Inter à 8h55 du lundi au vendredi "Un été avec

    Colette": https://www.franceinter.fr/emissions/un-ete-avec-colette

     

    Je voulais aussi vous signaler une artiste qui, fascinée par ces vrilles, en fait des bijoux:

     

    https://tackglou.net/vrilles/