• À l'envers / Al revés

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    Nous partons au Guatemala, il y a des merveilles partout.

    Cette fois avec un poète, Humberto Ak’abal, d’origine Maya Quiché et qui pensait (il est décédé il y a peu) et écrivait dans cette langue, et traduisait lui-mème ses poèmes en espagnol.

    Très connu en Amérique centrale et latine, il a aussi été traduit en plusieurs langues dont le français. Un recueil de lui “Les traces du jour et de la nuit” si cela vous tente.

     

    Aujourd’hui deux poèmes, courts. Le premier plutôt philosophique, le second sur la nature.

     

    Camino al revés
    De vez en cuando
    camino al revés:
    es mi modo de recordar.

    Si caminara sólo hacia delante,
    te podría contar
    cómo es el olvido.



    Je marche à l’envers

    De temps en temps

    je marche à l’envers:

    c’est ma façon de me souvenir.

     

    Si je ne marchais qu’en avant

    je pourrais te dire

    comment est l’oubli.

    (Trad: Colette)

     

     

    Walk backwards (https://mygoodtimestories.com/2020/10/20/walk-backwards/)
     

     

     

    LA PLUIE

     

    Hier j'ai rencontré un nuage en pleurs.

    Il m'a raconté qu'il avait porté son eau

    à la ville
    et qu'il s'était perdu.

    Il a cherché des paysages
    mais la ville les avait tous avalés.

    Pieds nus, triste et seul,
    il est revenu.

    Il a plu à nouveau sur les champs ;
    charas et quiscale
    ont fait la fête.

    Et les crapauds ont chanté.

     

    (Trad:Colette)

     

     

    La Lluvia

     

    Ayer encontré una nube llorando.

     

    Me contó que había llevado su agua

    a la ciudad

    y se perdió.

     

     

    Buscó paisajes

    y la ciudad se los había tragado.

     

    Descalza, triste y sola

    regresó.

     

    Volvió a llover en el campo;

    xaras y sanates

    hicieron fiesta.

     

    Y cantaron los sapos.

     

     

     

     

  • "Mes apprentissages", Colette

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    "Combien de temps fallut-il à Colette pour découvrir la vérité sur Willy ? Un an après son arrivée à Paris, elle reçoit une lettre anonyme contenant une adresse. Elle s’habille, se parfume, attrape un parapluie alors qu’il fait un temps radieux. Parvenue à l’adresse indiquée, elle y trouve Willy en la galante compagnie de Lotte, qui deviendra son amie avant de se suicider d’une balle de revolver dans la bouche." https://www.pressreader.com/france/l-express-france/20200813/281728386872239

    La maîtresse s'appelle Lotte.

     

    Dans "Mes apprentissages" (1936), bien moins connu que d'autres romans, Colette raconte "ce que je n'ai jamais dit".  Sa belle plume y narre, avec humour,  lucidité et courage et sans aucune victimisation, ses déboires ce qu'elle en a appris. Une lecture qui m'a captivée, enchantée.

     

     

     

    “De mon côté, j’admirais en Lotte tout ce qui me manquerait éternellement, le bagout, une miraculeuse prestesse corporelle, et l’omniscience.

    Quand elle ouvrit sa boutique d’herboriste, rue Paquet, et que j'allai acheter quelque vaseline boriquée, une poignée de camomille, nous nous mesurâmes de nouveau, et un peu cauteleusement je recherchai ses bonnes grâces. Je pris l’habitude de l’écouter, en insinuant que j'avais tout à apprendre. Rengorgée, elle paradait. Pour rendre la politesse, elle venait parfois chez nous, très dame, en veste d'astrakan, un gros bouquet de Parme à la ceinture et la voilette chenillée tendue sur son nez de pékinois.

    Un jour, avant de parler, elle ouvrit sa fourrure parfumée au corylopsis, tira de son corsage le bord d'une chemise en “fil de main”, incrustée de papillons en malines. M.Willy siffla d’admiration.

    “Mazette ! Qu’est-ce que c’est ?

    - Un type, dit Lotte. Trois jours. Mais c'est fini. Avec sa gueule et son nom à coucher dehors, çui-là, je l’ai sorti.

    -Quel nom ?

    - Oh ! Un nom...comme Richard Lenoir...Attends, non, je me trompe : Edmond Blanc.”

    On comprendra que je m’attarde au souvenir de Lotte Kinceler. Cette jeune femme, qui eut une vie brève, m'apprit beaucoup. D’elle datent mes doutes sur l'homme à qui je m’étais fiée, et la fin de mon caractère de jeune fille, intransigeante, beau, absurde ; d’elle me viennent l'idée de tolérance et de dissimulation, le consentement aux pactes avec une ennemie.

    Période instructive, application, humilité...Lotte me vendait au poids de l’or sa pommade à l’oxyde de zinc, mais j’y gagnais encore. Chez elle, dans le salon-arrière-boutique, je buvais un tilleul servi sur le tapis de table à franges, et je cessais de croire follement que m'ayant trompée avec mon mari, Lotte ne fût occupée que de me tromper encore. “.

  • Colette et...le maquillage

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    Les vrilles de la vigne” a été publié en 1908, sans doute est-ce son passage au music-hall qui a fait que Colette se penche ainsi sur le visage des femmes.

    Ou alors il se peut que ce texte ait été ajouté dans une édition postérieure car j’ai lu qu'en 1932 elle avait ouvert (et vite refermé) un salon de beauté...



    Étonnante cette nouvelle titrée “Maquillages” parmi tant d’autres si poétiques, donc je vous en livre un passage !

     

                                            
                                                  Colette à l’œuvre dans l’institut de beauté qu’elle créa rue de Miromesnil, à Paris. Photo DR

     

    Depuis que je soigne et maquille mes contemporaines, je n’ai pas encore rencontré une femme de cinquante ans qui fût découragée, ni une sexagénaire neurasthénique. C’est parmi ces championnes qu’il fait bon tenter -et réaliser- des miracles de maquillage. Où sont les rouges d’antan et leur âpreté de groseille, les blancs ingrats, les bleus-enfants-de-Marie ? Nous détenons des gammes à enivrer un peintre. L’art d’accommoder les visages, l’industrie qui fabrique les fards, remuent presque autant de millions que la cinématographie.

    Plus l’époque est dure à la femme, plus la femme, fièrement, s’obstine à cacher qu’elle en pâtit. Des métiers écrasants arrachent à son bref repos, avant le jour, celle qu’on nommait “frêle créature”. Héroïquement dissimulée sous son fard mandarine, l’œil agrandi, une petite bouche rouge peinte sur sa bouche pâle, la femme récupère, grâce à son mensonge quotidien, une quotidienne dose d’endurance, et la fierté de n’avouer jamais…

     Je n’ai jamais donné autant d’estime à la femme, autant d’admiration que depuis que je la vois de tout près, depuis que je tiens, renversé sous le rayon bleu métallique, son visage sans secret, riche d’expression, varié sous ses rides agiles, ou nouveau et rafraîchi d’avoir quitté un moment sa couleur étrangère. Ô lutteuses ! c’est de lutter que vous restez jeunes. Je fais de mon mieux, mais comme vous m’aidez !”

    Extrait de Maquillages, Les Vrilles de la Vigne.

  • Se libérer des vrilles, juillet avec Colette

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    Ce mois de juillet je pense lire quelques écrits de Colette jamais lus.

     

    Le premier a été "Les vrilles de la vigne".

     

    Je vous mettrai des extraits de mes lectures et, aujourd'hui, ce qui semble un simple conte prend un ton plus personnel si l'on sait qu'il a été écrit peu après sa séparation d'avec Willy. Le recueil de courts chapitres commence ainsi :

     

     

                                             https://plandejardin-jardinbiologique.com/vigne-vierge-plantation-culture.html

     

    Les vrilles de la vigne

     

    Autrefois, le rossignol ne chantait pas la nuit. Il avait un gentil filet de voix et s’en servait avec adresse du matin au soir, le printemps venu. Il se levait avec les camarades, dans l’aube grise et bleue, et leur éveil effarouché secouait les hannetons endormis à l’envers des feuilles de lilas.

    Il se couchait sur le coup de sept heures, sept heures et demie, n’importe où, souvent dans les vignes en fleur qui sentent le réséda, et ne faisait qu’un somme jusqu’au lendemain.
    Une nuit de printemps, le rossignol dormait debout sur un jeune sarment, le jabot en boule et la tête inclinée, comme avec un gracieux torticolis. Pendant son sommeil, les cornes de la vigne, ces vrilles cassantes et tenaces, dont l’acidité d’oseille fraîche irrite et désaltère, les vrilles de la vigne poussèrent si dru, cette nuit-là, que le rossignol s’éveilla ligoté, les pattes empêtrées de liens fourchus, les ailes impuissantes…
    Il crut mourir, se débattit, ne s’évada qu’au prix de mille peines, et de tout le printemps se jura de ne plus dormir, tant que les vrilles de la vigne pousseraient.
    Dès la nuit suivante, il chanta, pour se tenir éveillé :


    Tant que la vigne pousse, pousse, pousse…
    Je ne dormirai plus !
    Tant que la vigne pousse, pousse, pousse…

    Il varia son thème, l’enguirlanda de vocalises, s’éprit de sa voix, devint ce chanteur éperdu, enivré et haletant, qu’on écoute avec le désir insupportable de le voir chanter.

    J’ai vu chanter un rossignol sous la lune, un rossignol libre et qui ne se savait pas épié. Il s’interrompt parfois, le col penché, comme pour écouter en lui le prolongement d’une note éteinte… Puis il reprend de toute sa force, gonflé, la gorge renversée, avec un air d’amoureux désespoir. Il chante pour chanter, il chante de si belles choses qu’il ne sait plus ce qu’elles veulent dire. Mais moi, j’entends encore à travers les notes d’or, les sons de flûte grave, les trilles tremblés et cristallins, les cris purs et vigoureux, j’entends encore le premier chant naïf et effrayé du rossignol pris aux vrilles de la vigne :

    Tant que la vigne pousse, pousse, pousse…

    Cassantes, tenaces, les vrilles d’une vigne amère m’avaient liée, tandis que dans mon printemps je dormais d’un somme heureux et sans défiance. Mais j’ai rompu, d’un sursaut effrayé, tous ces fils tors qui déjà tenaient à ma chair, et j’ai fui… Quand la torpeur d’une nouvelle nuit de miel a pesé sur mes paupières, j’ai craint les vrilles de la vigne et j’ai jeté tout haut une plainte qui m’a révélé ma voix.

    Toute seule, éveillée dans la nuit, je regarde à présent monter devant moi l’astre voluptueux et morose… Pour me défendre de retomber dans l’heureux sommeil, dans le printemps menteur où fleurit la vigne crochue, j’écoute le son de ma voix. Parfois, je crie fiévreusement ce qu’on a coutume de taire, ce qui se chuchote très bas, – puis ma voix languit jusqu’au murmure parce que je n’ose poursuivre…

    Je voudrais dire, dire, dire tout ce que je sais, tout ce que je pense, tout ce que je devine, tout ce qui m’enchante et me blesse et m’étonne ; mais il y a toujours, vers l’aube de cette nuit sonore, une sage main fraîche qui se pose sur ma bouche, et mon cri, qui s’exaltait, redescend au verbiage modéré, à la volubilité de l’enfant qui parle haut pour se rassurer et s’étourdir…

    Je ne connais plus le somme heureux, mais je ne crains plus les vrilles de la vigne.

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    NB. À partir de lundi prochain, sur France Inter à 8h55 du lundi au vendredi "Un été avec

    Colette": https://www.franceinter.fr/emissions/un-ete-avec-colette

     

    Je voulais aussi vous signaler une artiste qui, fascinée par ces vrilles, en fait des bijoux:

     

    https://tackglou.net/vrilles/