Peurs et courages / Miedos y valentías

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  Courageux

GRACIA IGLESIAS LODARES (Madrid 1977)

 Il avait peur des pas
des portes entrouvertes
des rideaux
des pieds des sphinx
de la langue des chats

Il était effrayé par les rires des vieux
et par les photos d'enfants en cravate
par les ours en peluche
par les mouettes au cinéma
des années soixante

Il craignait surtout de
voir pleurer son père
de parcourir un couloir
de se couper avec du papier
et de mourir chaque nuit

Mais il était si courageux
qu'il regardait dans les yeux
et qu'il épanchait son âme
et disait je t'aime
et c'était vrai.

(Trad: Colette)


Valiente  
       

GRACIA IGLESIAS LODARES
(Madrid 1977)
 
Le daban miedo las pisadas
las puertas entreabiertas
las cortinas
los pies de las esfinges
la lengua de los gatos.

Le asustaban la risa de los viejos
y las fotos de niños con corbata
los osos de peluche
las gaviotas de cine
de los años sesenta.

Temía sobre todo
ver llorar a su padre
recorrer un pasillo
cortarse con papel
y morir cada noche.

Pero era tan valiente
que miraba a los ojos
y derramaba el alma
y decía te amo
y era cierto.

Commentaires

  • Hola Mallorca,

    Peur de la langue des chats ? Et des ours en peluche ? Il est grave, ce môme, car j’aime imaginer qu’il s’agit d’un enfant. La peur du rire des vieux qui risquent de s’étouffer avec une fausse route, ça je peux comprendre, mais la lengua de los gatos, râpeuse à souhait, voyons, que du bonheur pour enlever les peaux mortes des arpions…

    Plaisanterie à part, le poème traduit bien joliment, à la manière d’une comptine, l’univers de l’enfant qui vient de se coucher, en attente du sommeil : peur du noir, de mourir, de perdre ses proches, cauchemars récurrents de ces oiseaux hitchcockiens – on n’aurait pas dû lui laisser regarder le film…. Et puis quelle plaie ce chat qui vient vous lécher le museau pendant le sommeil…

    Nos peurs – enfants, adultes, devenus schnocks, ne sont presque jamais basées sur des menaces réelles, elles sont pour la plupart le fruit de nos projections mentales. Peur et courage sont les deux faces de notre psyché à la Janus. Si les héros n’avaient jamais peur, où serait leur mérite? La trouille peut habiter les caractères les mieux trempés. Ce farceur de Jonathan Swift écrivait déjà il y trois siècles : « J’ai vu des hommes de grand courage qui avaient peur de leur femme. » . C'est dire.

    Ce sera ma conclusion féministe de la semaine.

    Hasta la proxima, señora Colette.

    PS Dans la dernière strophe, bien amenée, il est question d’amour aussi. Faut souvent du courage pour aimer, surtout pour le dire. L’enfant du poème a celui d’ouvrir son cœur et de l’exprimer.
    Même conclusion qu’un poème de Verlaine, dans « La Bonne Chanson », un Verlaine tendre et joyeux. Pure réminiscence, aucun rapport, contexte évidemment complètement différent puisqu’il célèbre la beauté de sa fiancée.

    https://www.poetica.fr/poeme-1937/paul-verlaine-jai-presque-peur-en-verite/

  • Bonjour Gislebert,

    Un buen domingo, ensoleillé ici.

    S'il est une peur du poème que je partage, c'est celle, traîtresse, du papier qui coupe. Il a l'air si innocent, puis zaz, il attaque cruellement...
    N'avons-nous pas, tous, de petites peurs, parfois inavouables ? C'est humain.

    Pour l'amour, nous sommes d'accord, j'ai trouvé le dernier vers "et c'était vrai" très fort.

    Passez un bonne journée. Merci d'être passé.

  • Hola Colette,

    Nous nous sommes réveillés sous quelques centimètres de neige ce matin. Un délice pour les yeux et pour les enfants.

    Ce poème du jour, sans Gislebert je n’y aurais pas vu un enfant. J’y voyais un adulte, et je me demandais à quoi pouvait servir d’avoir écrit un inventaire à la Prévert. Tant de peur chez un adulte, cela faisait beaucoup. Beaucoup trop.

    Mais en suivant Gislebert, en voyant le personnage comme un enfant, cela passe mieux: « le poème traduit bien joliment, à la manière d’une comptine, l’univers de l’enfant qui vient de se coucher, en attente du sommeil ». Ok.

    Que l’univers psychique d’un enfant soit moins structuré (certains diront: plus ouvert) me paraît prenable, et du coup la formule d’inventaire aussi.

    Jusque là ça va. Puis vient la fin. J’ai un problème, il vient de ce qu’un narrateur termine la description de son personnage en évaluant ses états d’âme. Il parle pour lui et juge au faciès. Allez savoir si son regard droit dans les yeux n’était pas une extrême défiance plus que du courage? On suppose que cela ne peut pas être puisqu’ensuite il épanche son âme. On ne l’épanche pas si l’on se méfie.

    Ok ça va encore.

    Mais le « et c’était vrai ».
    Je ne connais rien de plus épouvantable que d’établir une vérité sur l’interprétation, par quelqu’un de l’extérieur, d’une émotion intime. Dans ce cas là on pense ce qu’on a envie de penser, et dans une époque (la nôtre) où les gens disent de plus en plus ce qu’on attend qu’il disent (la télé est une terrible contre-éducation à ce sujet), je ne me fierais pas sans vérifier concrètement. Avec ce procédé on peut aussi bien envoyer un innocent à l’échafaud!…

    La supposée vérité aurait pu être formulée ainsi:

    « et je pense que c’était vrai ».

    Bon, je suis parfois un enquiquineur, raaahhh…
    :-))

    Bonne journée.

  • Je dirais encore que le "et c'était vrai" est une affirmation péremptoire sidérante qui ne laisse place à aucune autre possibilité. Je ne peux que prendre sans discuter ou rejeter. Je dois juger comme l'auteur, en me fiant entièrement à son ressenti.

    Alors que le "Je pense que..." me laisse de la place. Je peux entrer en discussion. Je comprends que pour l'auteur ce moment droit dans les yeux est fort et parlant. Je peux imaginer l'enfant. Je peux voir la scène de loin et y adhérer librement si bon me chante. C'est le sentiment de l'auteur, ce n'est pas LA vérité.

    C'est très différent pour moi.

  • Et si le "il" cachait un "je" ?
    Par ce procédé dont la littérature a le secret ?

    Il est vrai que l'auteur est une femme, mais cela s'est déjà vu qu'un auteur écrive à la première personne avec la perspective du sexe opposé. Alors pourquoi pas à la troisième ?
    Ce ne serait pas une première.

    Mais imaginons que la poétesse parle d'un vrai "il".
    En lisant ces peurs un peu irrationnelles on sent bien qu'il y a quelque chose d'universel ( et je crois que Gislebert est sur la bonne piste), on pourrait donc imaginer que ce petit bonhomme si "valiente" pourrait par exemple être le fils de l'auteure et qu'elle aura eu la certitude que son petit garçon a le courage d'exprimer son amour filial.

    Je cois lire, en filigrane, la peur de devenir adulte sans que cela ne résolve tous les problèmes.

    "photos d'enfants en cravate" / "les rires des vieux" / "voir pleurer son père".

    Si un père pleure, ça signifie qu'être adulte ne rend pas invulnérable. On peut par exemple être attaqué par des nuées d'oiseaux. Le rire des vieux peut ressembler à des ricanements méchants de sorcières.
    Arriver à exprimer la logique enfantine n'est pas facile et je suis étonnée de retrouver ici des ressemblances avec ce que j'ai pu vivre avec mes enfants.

    Un soir d'hiver, alors que nous sortions dans le noir pour aller à la voiture, une de mes filles (âgée peut-être de 6 ans à l'époque) m'a demandé: "Est-ce que les loups sont déjà sortis ?"
    Je l'ai rassurée en disant que notre quartier était bien trop habité et plein de voitures pour qu'un loup s'y sente à l'aise, puisqu'ils ont besoin de grands espaces. Mais qu'en pleine nuit, des renards s'aventuraient certainement par là, parce qu'ils sont plus adaptables.
    Alors, avec sa logique et sa peur diffuse, elle demanda d'une petite voix : "Est-ce que les renards sont déjà sortis ?"
    Elle avait peur de la nuit et cette nuit devait être peuplée d'animaux carnivores. Pour elle, 18h et 3h du matin, c'était du pareil au même.
    Etrangement, elle a aussi eu peur d'enfants déguisés en animaux, à L'Escalade. Elle était capable de demander de vite sortir d'un carousel parce qu'un "enfant déguisé en lapin" s'était installé sur un siège derrière elle !
    C'était une phase, déroutante mais très réelle pour elle.
    Alors, oui, ce poème peut être très réaliste, du point de vue d'un enfant et de sa mère.

  • @ Je pense moi aussi qu'ici il s'agit d'une mère et de son fils; elle connaît bien ses petites peurs, je vous rejoins.

    Le "et c'était vrai" maintenant ,John ;-) On pourrait se poser la question à l'envers: est-il étrange qu'un enfant aime sa mère et le dise ? Faut-il des preuves de cet amour ?

    S'il s'agit d'un adulte, la question est différente et le "et c’était vrai", est peut-être dû au fait qu'elle pu le vérifier a posteriori vu que le poème est au passé.

    Tout ceci sont des hypothèses bien sûr, nous pouvons poursuivre, merci à tous d'y avoir réfléchi.

    Je vais vous faire envie: soleil radieux ici aujourd'hui, 17º.

  • La figure d'une scène mère-fils est plausible. En ce cas Gislebert et Calendula, et vous-même, avez raison. Mon sentiment premier est venu du fait que je voyais un adulte et non un enfant.

    Une mère peut dire "et c'était vrai", par conviction ou pour donner à l'enfant confiance en lui: on le croit. En même temps elle lui renvoie la responsabilité: elle le croit, mais vrai ou non, c'est lui qui le sait.

  • Cada vez más calenduliste je deviens, rejoignant notre souci officinal émérite, dont le fond de la forme de la pensée, à moins que ce soit l’inverse, est un exemple pour le commentariat des hôtes de ce blog.

    Tous ceux qui ont couché et bordé leurs enfants se sont vus poser le même genre de questions. Encore vérifié pas plus tard qu’il y a une semaine, ma petite-fille (4 ½ ans), après l’histoire traditionnelle racontée ne s’endort qu’avec une veilleuse allumée. Peur du noir. Des questions sur les loups qui n’ont pas toujours bonne presse, surtout quand les affreux dévorent les grand-mères… Tout un bestiaire pas vraiment enchanté qui doit hanter son sommeil.

    A cette occasion, j’ai voulu lui lire les textes originaux des contes de Perrault ou de Grimm. J’ai vite rétrogradé : comment expliquer que des parents veulent aller perdre leurs enfants en forêt ? Même nos paysans de montagnes désargentés ne le font plus, je crois… Un exemple parmi d’autres où il n’est question que de sorcières, maltraitances, félonies ou trahison ? La vraie vie quoi, mais cauchemardesque, pour un enfant de cet âge… Alors j’ai réadapté, modéré plus que John sur son blog, maintenant les loups cassent la croûte avec l’aïeule et le petit chaperon rouge est devenu fute-fute comme Fifi Brindacier…

  • Ce choix de mots propres à enchanter le lecteur dans un seul poème, tient certainement au talent que Gracia Iglesias Lodares a révélé dans la littérature enfantine. Un enchantement qui nous permettra de survivre aux fake news.

  • @ Rabbit, oui, elle est spécialisée dans la narration et poétique enfantine et a reçu de nombreux prix tant ses écrits sont pleins de charme, tendresse, imagination.
    Un enchantement qui nous emporte loin, loin....et où on reste avec plaisir.

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