Oublis et souvenirs / Olvidos y recuerdos

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Oubli

 

CARMINA CASALA         ( España, 1949 )



J’ai oublié ton nom,

je ne me souviens pas

si tu t’appelais lumière ou lierre,

mais que je sais que tu étais eau

car mes mains tremblent quand il pleut.



J’ai oublié ton visage et tes cils

et ta peau où glissait ma bouche

quand nous tombâmes sous les cyprès

vaincus par le vent,

mais je sais que tu étais lune

car quand la nuit approche

mes yeux se brisent

de tant désirer te voir par la fenêtre.



J’ai oublié ta voix, et tes mots,

mais je sais que tu es musique

car quand les heures se dissolvent

dans les sources du sang

mon cœur te chante.

(Trad:Colette)

 



CARMINA CASALA         ( España, 1949 )
 
 
Olvido


Se me olvidó tu nombre,
no recuerdo
si te llamabas luz o enredadera,
pero sé que eras agua
porque mis manos tiemblan cuando llueve.
 
Se me olvidó tu rostro y tu pestaña
y tu piel por mi boca transitada
cuando caímos bajo los cipreses
vencidos por el viento,
pero sé que eras luna
porque cuando la noche se aproxima
se me rompen los ojos
de tanto querer verte en la ventana.
 
Se me olvidó tu voz, y tu palabra,
pero sé que eres música
porque cuando las horas se disuelven
entre los manantiales de la sangre
mi corazón te canta.

Commentaires

  • Hola Colette,

    Hoy digresiones y variaciones.

    Oublieuse votre poète ? Que dalle, nada de nada… Elle est toujours amoureuse, cela se lit, cela se respire, cela s’entend dans sa prosodie, elle est dans la nostalgie encore, prête à glisser à nouveau sur la savonnette. Pour vraiment oublier, elle devrait étancher sa soif à l’eau du Léthé qui procure l’amnésie.

    Les anciens Grecs, quelle classe, dont la mythologie m’a toujours plus intéressé que la lecture des Testaments et des Prophètes, avaient inventé le Léthé, ce fleuve qui séparait le royaume d’Hadès de celui des vivants. Pour les âmes de ceux qui n’avaient encore rien compris ou trouvaient l’éternité bien longuette et désiraient s’offrir après expiation de leurs fautes une nouvelle virée dans le monde des vivants, il fallait boire un peu d’eau du fleuve avant la traversée et de retourner dans l’humaine pétaudière des mortels, histoire d oublier leur vie antérieure. L’ennui, c’est que cette réinitialisation du logiciel sans sauvegardes gommait l’expérience acquise et n’évitait pas de retomber dans les mêmes ornières, les mêmes travers et de reproduire les mêmes choix calamiteux…

    Bien difficile d’innover sur un thème aussi bateau, l’oubli et ses compagnons d’échappée, les souvenirs et la mémoire. Flots d’encre, débauches de citations, gloses, traités, essais, plein les bibliothèques il y a. Elle ne s’en tire pas mal, Carmina, de belles images qui lui rappellent les moments du bonheur (l’eau, la lune, la nuit, la musique) et l’illustration par vous choisie colle bien au thème, ce plan d’eau juste frémissante, vue al atardecer au travers d’un feuillage... On se croirait chez l'Alphonse de la Martine… Muy buena opción, Doña Colette…

    Dans la littérature française, rayon poètes, sur ce même thème souvenir et oubli, on pense à Baudelaire, le noir bilan du « Spleen LVXI » parmi d’autres, où sa mémoire tient tout d’un cimetière. Claro, la tonalité n’est pas la même, Carmina est heureusement moins morbide, loin de la décomposition des roses fanées et des modes surannées, loin du lyrisme désespéré obsessionnel, glauque et chagrin de Charles, el amigo de los belgas :

    J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.

    Un gros meuble à tiroirs encombrés de bilans,
    De vers, de billets doux, de procès, de romances,
    Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
    Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
    C'est une pyramide, un immense caveau,
    Qui contient plus de morts que la fosse commune.
    - Je suis un cimetière abhorré de la lune,
    Où comme des remords se traînent de longs vers
    Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
    Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
    Où gît tout un fouillis de modes surannées,
    Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher
    Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.
    (…)

    Charles Baudelaire Les Fleurs du mal, section Spleen et idéal

    Pourtant l’auteur emblématique, dont l’œuvre tout entier est consacré à la souvenance, dont le récit fait sans cesse surgir le passé dans le présent et télescope le temps, la mémoire, le sommeil, l'amour, l’humaine condition, c’est un prosateur, le narrateur de la Recherche bien sûr, Marcel Proust. Amateurs de madeleines et autres clichés proustiens, passez votre chemin...Ben non, vous y aurez droit très partiellement.

    J’avoue n’être guère grand amateur, pas faute d’avoir essayé, certainement une carence, un fichu et cruel manque de subtilité qui m’empêche de vraiment savourer les folles aventures de Mme Verdurin et des Guermantes en leurs salons, du petit Marcel et de tous les autres personnages de son petit demi-monde, mais la Recherche, je l’avoue, ignare inculte que je reste et confesse, me tombe vite des mains au bout de quelques pages… Elle est toujours sur ma table de chevet d’ailleurs, il me suffit d’en lire quelques pages avant le dodo réparateur, c’est le meilleur moyen d’éviter les insomnies récurrentes dont se plaint ailleurs une de vos consœurs blogueuses en ces temps de confinement. Désolé pour les gardiens du temple. C’est du reste le cas de Proust lui-même qui avoue quelque part à un admirateur qu’écrire l’a toujours maintenu éveillé, c’est de se relire qui l’endort… Suis donc absous. Et puis peu à peu chaque soir, j’ai bientôt lu l'intégrale, alors…

    Sûr, même si l'on n'en raffole pas, il faut reconnaître la maîtrise, ce jeu subtil et magistral, cette construction des subordonnées et des tournures qui oblige l’attention du lecteur à relire pour en saisir le sens, sur le fond l' analyse minutieuse des recoins de la mémoire et du cœur, non dépourvue de cruauté envers les êtres.

    Je vous en sers une louche, pour le plaisir, justement le fameux passage de la madeleine, surtout ce qui suit et qu’elle évoque, la dernière phrase à tiroirs et à virgules:

    « Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût, c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d'autres plus récents ; peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s'était désagrégé ; les formes — et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot — s'étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d'expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir. »

    Des madeleines à Mallorca lors des collations ? des churros plutôt ?

    Buen domingo.

  • Très beau poème sur le désir, dont la principale nourriture est l'oubli, bien sûr! Bien à vous!

  • Je me suis rendu compte, seulement après avoir lu Gislebert, qu'il s'agissait d'un poème écrit par une femme !
    Ayant sauté l'information du nom du poète - de la poétesse, j'avais lu le poème comme s'il s'agissait des paroles qu'un homme adresse à une femme du passé !

    "pero sé que eras agua"
    "pero sé que eras luna"
    "pero sé que eres música"

    Bien sûr qu'une femme peut écrire en se mettant à la place d'un homme !
    Peut-être ai-je pris les mots féminins que sont l'eau, la lune et la musique de façon trop concrète ou comme des images allégoriques.
    Comment avez-vous perçu la chose ?

    (Ou alors, il se pourrait aussi que ce soit une femme qui s'adresse à une autre femme.)

  • Cher Gislebert, en vous lisant je me disais que vus auriez dû être professeur de littérature. Vous avez le don de tout rendre si vivant même la mythologie, bravo!

    Si cela peut vous rassurer, les histoires que Proust raconte ne m'intéressent pas le moins du monde. Et je n'ai pas lu tout Proust, loin de là, malgré sa superbe écriture. Ce qui est intéressant chez lui-toujours d'après moi- c'est qu'il nous parle de nous, de la jalousie, de l'envie, de l'amour bien sûr etc. Et cette dernière phrase sur le souvenir est magnifique.

    Chaque endroit à ses madeleines, ainsi mon compagnon, castillan, vibre quand il voit de grandes étendues de céréales, à perte de vue: paysage de jeunesse.

    Merci pour tout, bonne soirée.

  • @ Señor Davier, merci de votre visite et de votre appréciation.
    Passez une bonne semaine.

  • @ Calendula, ah je vois ce que voulez dire. Era (était), un souvenir donc.
    En fait en lisant et traduisant ce poème je n'ai pas fait très attention au sexe ni de la personne qui a l'écrit ni à celui de celle son souvenir. Rien dans le poème ne l'indique.
    Et j'avais imaginé que ces mots, eau-lune-musique étaient liés à des moments intimes, à faire l'amour par exemple ces trois éléments réunis-ou séparément...

    Sinon, aucun problème, une femme peut écrire à la place d'un homme -et le contraire. Il se peut aussi qu'on s’adresse en ces termes attachants à une personne du même sexe. Ici, je l'ignore.

    Merci d’être passée, à bientôt.

  • Carmina Casala.... est bien une femme, Calendula, que je viens de voir... Et pourtant ce poème m’a bien fait penser à une femme! Il est vrai aussi, c’est une constatation qui n’engage que moi, les poètes espagnoles, femmes ou hommes, ne vont pas directement sur le vif du sujet.... Ils font souvent référence à différentes choses.... on perd un peu le fil ... Est-ce que cela fait plus poétique ? Je crois que cela doit sûrement mieux rendre en espagnol qu’en français.

    Un avis!?

  • @Merci Patoucha pour ce commentaire. La poésie espagnol est très imagée, très souvent liée à la nature, aux couleurs. Je conçois parfaitement qu'étant assez éloignée de la poésie française classique, les vers sud-américains et espagnols dépaysent les lecteurs de Baudelaire par exemple.
    Question d'habitude peut-être, je me sens très à l'aise et même plus dans ces textes sensuels, accrochés aux éléments.
    Bonne journée à vous.

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