E. Cardenal, le Seigneur et Marylin / E. Cardenal, el Señor y Marylin

Imprimer

D'abord quelques données biographiques...Ernesto Cardenal est né dans une famille de propriétaires et commerçants aisés, en 1925, à Granada, au Nicaragua, son enfance fut heureuse. Le Nicaragua est alors déchiré par une guerre civile entre libéraux et conservateurs. Les États-Unis sont, on le sait, intervenus plus d’une fois pour soutenir les conservateurs.
En 1937, à l’âge de douze ans, Ernesto Cardenal entre comme interne au collège des jésuites puis il fait des études de philosophie et de littérature à l’Université Mexico, puis à la Columbia University à New York.
En 1954, de retour au Nicaragua, il participe à la Révolution d’Avril contre le dictateur Anastasio Somoza. Une grande  pauvreté règne alors dans le pays. Mais cette révolution est un échec et Cardenal entre dans la clandestinité puis, en 1956, il s’exile.
L’histoire dit que le samedi 2 juin 1956, il est « terrassé » par une expérience mystique, voilà une date bien précise! Il entre dans un monastère trappiste et publie des poèmes d’amour, des épigraphes...
En 1965 Cardenal, est ordonné prêtre au Nicaragua, à Managua. Commencent alors, ce qui nous intéresse pour la suite, ses premiers écrits sur la Théologie de la Libération dont on parlera dans le prochain billet.

(Biografía en español aquí
 
Voici un long poème très connu en espagnol, étonnant quant au sujet.  Très long, mais facile à lire, comme une histoire, une prière.
E. Cardenal disait “La poésie doit être au service de l’Homme”, ici Marylin. 



Oraison pour Marylin Monroe (1965)
 Ernesto Cardenal


Seigneur
reçois cette fille connue sur la Terre entière sous le nom de Marylin Monroe,
bien que ce ne soit pas son vrai nom
(mais Tu connais son vrai nom, celui de la petite orpheline violée à 9 ans et petite employée de magasin qui voulut se tuer à 16 ans)
et maintenant qu’elle se présente devant Toi sans aucun maquillage
sans son Agent de Presse
sans photographes et sans signer d’autographes
seule comme un astronaute face à la nuit spatiale.
 
Elle rêva, enfant, qu’elle était nue dans une église (selon ce que raconte le Times)
devant une multitude prosternée, tête contre le sol,
et elle devait marcher sur la pointe des pieds pour éviter les têtes.
Tu connais nos rêves mieux que les psychiatres.
Église, maison, grotte, sont la sécurité du sein maternel
mais quelque chose de plus aussi…
 
Les têtes sont les admirateurs, bien sûr
(la masse de têtes dans l’obscurité sous le flot de lumière).
 Mais le temple ce ne sont pas les studios de la 20th Century-Fox.
 
Le temple- de marbre et or- est celui de son corps
dans lequel se trouve le fils de Homme un fouet à la main
expulsant les marchands du 20th Century-Fox
qui transformèrent Ta maison de prière en repère de voleurs.
 
Seigneur
dans ce monde contaminé par les péchés et la radioactivité,
Tu ne culpabiliseras pas seulement une petite employée de magasin
qui, comme toute employée de magasin rêva d’être une star de cinéma.

 

Et son rêve devint réalité ( mais comme la réalité du technicolor).
 
Elle ne fit qu’agir selon un script que nous lui avions donné,
celui de nos propres vies, et c’était un script absurde.
 
Pardonne-la, Seigneur, et pardonne-nous
pour notre 20th Century
pour cette colossale Super-Production dans laquelle nous avons tous travaillé.
Elle avait faim d’amour et nous lui avons offert des tranquillisants.
Contre la tristesse de ne pas être des saints
on lui recommanda la Psychanalyse.
 
Rappelle-toi Seigneur sa crainte grandissante de la caméra
et la haine du maquillage malgré son insistance à se maquiller à chaque scène.
Et comment grandirent l’horreur et
le manque de ponctualité aux studios.
 
Comme toute petite employée de magasin
elle rêva d’être vedette de cinéma.
 
Et sa vie fut irréelle comme un rêve qu’un psychiatre interprète et archive.
Ses histoires d’amour furent un baiser les yeux fermés
qui, quand les yeux s’ouvrent
fait découvrir que ce fut sous les projecteurs.
Mais les projecteurs s’éteignent!
 
(…)
Le film termina sans le baiser final.
 
On la trouva morte au lit, la main sur le téléphone.
 
Et les détectives ne surent qui elle allait appeler.
 
Ce fut comme quelqu’un qui a marqué le numéro de la seule voix amie
et n’entend que la voix d’un disque qui lui dit: WRONG NUMBER.
Ou comme quelqu’un blessé par les gangsters
qui allonge la main vers un téléphone déconnecté.
 
Seigneur
Qui qu’ait été la personne qu’elle allait appeler
et n’appela pas (et peut-être n’était-ce personne
ou quelqu’un dont le numéro n’est pas dans l’annuaire des Anges)
 
Réponds, Toi, au téléphone!
 
(Trad:Colette)
 
Oración por Marylin Monroe
 
 
 
Señor
recibe a esta muchacha conocida en toda la Tierra con el nombre de Marilyn Monroe,
aunque ése no era su verdadero nombre
(pero Tú conoces su verdadero nombre, el de la huerfanita violada a los 9 años
y la empleadita de tienda que a los 16 se había querido matar)
y que ahora se presenta ante Ti sin ningún maquillaje
sin su Agente de Prensa
sin fotógrafos y sin firmar autógrafos
sola como un astronauta frente a la noche espacial.
 
Ella soñó cuando niña que estaba desnuda en una iglesia (según cuenta el Times)
ante una multitud postrada, con las cabezas en el suelo
y tenía que caminar en puntillas para no pisar las cabezas.
Tú conoces nuestros sueños mejor que los psiquiatras.
Iglesia, casa, cueva, son la seguridad del seno materno
pero también algo más que eso…
Las cabezas son los admiradores, es claro
(la masa de cabezas en la oscuridad bajo el chorro de luz).
Pero el templo no son los estudios de la 20th Century-Fox.
El templo —de mármol y oro— es el templo de su cuerpo
en el que está el hijo de Hombre con un látigo en la mano
expulsando a los mercaderes de la 20th Century-Fox
que hicieron de Tu casa de oración una cueva de ladrones.


Señor
en este mundo contaminado de pecados y de radiactividad,
Tú no culparás tan sólo a una empleadita de tienda
que como toda empleadita de tienda soñó con ser estrella de cine.
Y su sueño fue realidad (pero como la realidad del tecnicolor).
Ella no hizo sino actuar según el script que le dimos,
el de nuestras propias vidas, y era un script absurdo.
Perdónala, Señor, y perdónanos a nosotros
por nuestra 20th Century
por esa Colosal Super-Producción en la que todos hemos trabajado.
Ella tenía hambre de amor y le ofrecimos tranquilizantes.
Para la tristeza de no ser santos
se le recomendó el Psicoanálisis.
 
Recuerda Señor su creciente pavor a la cámara
y el odio al maquillaje insistiendo en maquillarse en cada escena
y cómo se fue haciendo mayor el horror
y mayor la impuntualidad a los estudios.
Como toda empleadita de tienda
soñó ser estrella de cine.
Y su vida fue irreal como un sueño que un psiquiatra interpreta y archiva.
Sus romances fueron un beso con los ojos cerrados
que cuando se abren los ojos
se descubre que fue bajo reflectores
¡y se apagan los reflectores!
(...)
La película terminó sin el beso final.
La hallaron muerta en su cama con la mano en el teléfono.
Y los detectives no supieron a quién iba a llamar.
Fue como alguien que ha marcado el número de la única voz amiga
y oye tan solo la voz de un disco que le dice: WRONG NUMBER.
O como alguien que herido por los gángsters
alarga la mano a un teléfono desconectado.
Señor:
quienquiera que haya sido el que ella iba a llamar
y no llamó (y tal vez no era nadie
o era Alguien cuyo número no está en el Directorio de los Ángeles)
¡contesta Tú al teléfono!
Ernesto Cardenal
 
 

Commentaires

  • Hola Colette,

    Il faut lui reconnaître de la patte, au Padre Ernesto, du métier, les Jèzes pour leur armée savent enrôler les meilleurs. Sa poétique Oración (même si ce n’est pas vraiment un poème) raconte l’essentiel du parcours de vie de Marilyn (ou Marylin, on trouve les deux graphies), avec plus d’empathie, de compassion, voire de tendresse que n’en charrie le « Niagara » d’encre qui a coulé après sa disparition, les hommages des faux-culs, des ex-amants qui se sont bien foutus d’elle ou ne l’ont pas comprise… La blonde Américaine a fait fantasmer les machos latinos d’alors, ne laissant pas de marbre même leurs prêtres, semble-t-il…

    Normal, son existence tient plutôt de la « Rivière sans retour » que d’un long fleuve tranquille, pour rester septième art disant, le rêve américain fracassé, le clap de fin aux barbituriques, il y avait matière à gloser, à broder une belle parabole (au point de croix ?). Laissons-lui le mérite, au Padre, d’avoir évité la morale, le prêchi-prêcha des pasteurs du dimanche.

    Marylin, la star des années 50, du ciné de nos papas, des films cultes de Hawks, Billy Wilder, Preminger - comment ont-ils vieillis ? Jamais eu l’occasion de les revoir -, de quelques nanars d’anthologie aussi comme dans toute filmographie, peut-être pas la meilleure comédienne de l’époque, mais pas non plus l’écervelée nunuche souvent décrite … Elle côtoyait Rita, Ava, Lana, Liz et les autres, mais elle était la plus emblématique étoile du glamour hollywoodien, ce miroir aux alouettes où elle s’est finalement brûlé les ailes. Morte d’une overdose de désamour et de solitude - banal, forcément banal aurait dit Marguerite -, souvent bafouée- il faut lire la presse après son mariage avec A. Miller, la fable récurrente, en boucle, de la carpe et du lapin… On passera sur le déchaînement médiatique et littéraire posthume, né des incohérences de l’enquête, d’aucuns voyant la main de la mafia, du FBI ou de la CIA ou des trois à la fois mettre le pied dans la maison du crime, pour paraphraser les Dupondt.

    Marylin aurait aujourd’hui 94 ans, est-ce imaginable ? Le mythe, à l’heure de Twitter et des rézos des zéros, n’y aurait pas résisté… Encore de ce monde, se risquerait-elle encore à passer en robe légère sur une bouche d’aération ?

    J’aime la fin du poème quand il demande joliment à El Señor, le Grand Poupoupidou, d’accueillir la malheureuse et de répondre à son appel. Pauvre Padre, il n’a pas compris que le Vieux n’entend plus la sonnerie de son portable, devenu dur de la feuille depuis longtemps, assourdi par les acouphènes générés par la violence des hommes. Sa créature Lui a échappé et Il n’en a plus rien à cirer. Enfin, c’est ce que je croas et c’est bien triste. Amen (esta será mi pequeña oración mía).

    Bien du plaisir dans votre abri.

  • @ Gislebert, merci pour ces mots, tant de Marylin de par le monde, attirées par de fausses lumières et promesses de bonheur sous les projecteurs!

    Tous à l'abri, enfin les gens âgés y ont tout intérêt.

    Bonne fin de semaine.

Les commentaires sont fermés.