20/03/2015

Brisé mais vivant / Destrozado pero vivo

Roberto Bolaño (1953-2003), grand poète, écrivain et conteur chilien, apprit à 38 ans qu'il avait une maladie du foie incurable. Ceci permet de mieux comprendre le poème suivant.


 

Sale, mal vêtu

 

Roberto Bolaño

 

Sur le chemin des chiens mon âme rencontra
mon cœur. Brisé, mais vivant,
sale, mal vêtu et plein d'amour.
Sur le chemin des chiens, là où personne ne veut aller.
Un chemin que seuls parcourent les poètes
quand il ne leur reste plus rien à faire.
Mais moi j'avais encore tant à faire!
Et pourtant j'étais là: à me faire tuer
par les fourmis rouges et aussi
par les fourmis noires, parcourant les hameaux
vides: l'épouvante qui s'élevait
à en toucher les étoiles.
Un chilien élevé au Mexique peut tout supporter,
pensais-je, mais ce n'était pas vrai.
Les nuits mon cœur pleurait. Le fleuve de l'être, disaient
des lèvres fiévreuses que je découvris ensuite être les miennes,
le fleuve de l'être, le fleuve de l'être, l'extase
qui se replie sur le rivage de ces villages abandonnés.
Sumulistes”* et théologiens, devins
et voleurs de grands chemins émergèrent
comme des réalité aquatiques au milieu d'une réalité métallique.
Seules la fièvre et la poésie provoquent des visions.
Seuls l'amour et la mémoire.
Ni ces chemins ni ces plaines.
Ni ces labyrinthes.
Jusqu'à ce qu'enfin mon âme rencontra mon cœur.
J'étais malade, certes, mais j'étais vivant.

 


 

* Celui qui étudie les éléments de la logique.
(Trad: Colette)



Sucio, mal vestido 
Roberto Bolaño

En el camino de los perros mi alma encontró
a mi corazón. Destrozado, pero vivo,
sucio, mal vestido y lleno de amor.
En el camino de los perros, allí donde no quiere ir nadie.
Un camino que sólo recorren los poetas
cuando ya no les queda nada por hacer.
¡Pero yo tenía tantas cosas que hacer todavía!
Y sin embargo allí estaba: haciéndome matar
por las hormigas rojas y también
por las hormigas negras, recorriendo las aldeas
vacías: el espanto que se elevaba
hasta tocar las estrellas.
Un chileno educado en México lo puede soportar todo,
pensaba, pero no era verdad.
Por las noches mi corazón lloraba. El río del ser, decían
unos labios afiebrados que luego descubrí eran los míos,
el río del ser, el río del ser, el éxtasis
que se pliega en la ribera de estas aldeas abandonadas.
Sumulistas y teólogos, adivinadores
y salteadores de caminos emergieron
como realidades acuáticas en medio de una realidad metálica.
Sólo la fiebre y la poesía provocan visiones.
Sólo el amor y la memoria.
No estos caminos ni estas llanuras.
No estos laberintos.
Hasta que por fin mi alma encontró a mi corazón.
Estaba enfermo, es cierto, pero estaba vivo. 


Article sur Roberto Bolaño: 
http://www.magazine-litteraire.com/critique/fiction/2666-12-03-2008-34903
Entrevista a Roberto Bolaño
http://www.revistalecturas.cl/la-ultima-entrevista-a-roberto-bolano/

26/01/2014

En ce temps-là / En aquel tiempo

Le poète chilien d'aujourd'hui vous le connaissez peut-être grâce à sa prose, ces deux romans: "Les détectives sauvages" ou "2666".
Roberto Bolaño...dans la revue l'Express, cet excellent article sur lui: ici


Tal vez conozcáis al poeta chileno de hoy, Roberto Bolaño a través de su prosa, sus dos novelas "Los detectives salvajes" o "2666"
Aquí mucha información sobre él.

Le peintre, chilien aussi, est Benito Rebolledo (1881-1965) 

Benito Rebolledo

 

 

 

 Mais nous parlons ici de poésie...Pero hablamos aquí de poesía...

 

Extrait de Les chiens romantiques

 

Roberto Bolaño

 


En ce temps-là j'avais vingt ans
et j'étais fou.
J'avais perdu un pays
mais j'avais gagné un rêve.
Et si j'avais ce rêve
le reste était sans importance.
Travailler, prier
ou étudier à l'aube
auprès des chiens romantiques.
Et le rêve vivait dans le vide de mon esprit.
Une chambre en bois,
dans la pénombre,
dans l'un des poumons du tropique.
Et parfois je rentrais en moi
et je rendais visite au rêve : statue qui s'éternise
en des pensées liquides,
un ver blanc qui se tord
dans l'amour.
Un amour débridé.
Un rêve dans un autre rêve.
Et le cauchemar me disait : tu grandiras.

Tu laisseras derrière toi les images de la douleur et du labyrinthe
et tu oublieras.
Mais en ce temps-là grandir aurait été un crime.
Je suis ici, dis-je, avec les chiens romantiques
et c'est ici que je vais rester.

 

 

 

(Trad: Colo)

La risa del mar / le rire de la mer B. Rebolledo

 

 

 

Extracto de Los Perros románticos

 

Roberto Bolaño

 

En aquel tiempo yo tenía veinte años  
y estaba loco.  
Había perdido un país  
pero había ganado un sueño.  
Y si tenía ese sueño  
lo demás no importaba.  
Ni trabajar ni rezar  
ni estudiar en la madrugada  
junto a los perros románticos.  

 

Y el sueño vivía en el vacío de mi espíritu./  
Una habitación de madera,  
en penumbras,  
en uno de los pulmones del trópico.  
Y a veces me volvía dentro de mí 
y visitaba el sueño: estatua eternizada  
en pensamientos líquidos,  
un gusano blanco retorciéndose  
en el amor.  
Un amor desbocado.  
Un sueño dentro de otro sueño.  
Y la pesadilla me decía: crecerás.  
Dejarás atrás las imágenes del dolor y del laberinto 
y olvidarás.  
Pero en aquel tiempo crecer hubiera sido un crimen.

 

Estoy aquí, dije, con los perros románticos

 

y aquí me voy a quedar.

 

 

 

Portrait d'enfant B. Rebolledo