11/06/2016

D'hommes et de vaches / De hombre y vacas

Rafael Alberti (poète espagnol archiconnu, 1902-1999) se trouvait à Paris fin des années '30, et, grâce à Supervielle, il fit la connaissance de Chagall. Voici un extrait d'un long article publié dans le journal El País en 1985 où il relate cette fameuse rencontre.
Rafael Albertí (1902-1999) se encontraba en París en los años '30 y, gracias a Supervielle, conoció a Chagall. He aquí un extracto de un artículo largo publicado en El País en 1985, donde relata ese famoso encuentro.

Quand, accompagné du poète Jules Supervielle, j'entrai dans la maison du peintre Marc Chagall, nous vîmes que c'était une vache qui nous avait ouvert la porte. Une fois dedans, des vaches partout: sur les armoires, sur les tables, sur les chaises, sur les livres...
Cuando, acompañado por el poeta Jules Supervielle, entré en la casa del pintor Marc Chagall, vimos que era una vaca quien nos había abierto la puerta. Ya dentro, vacas por todas partes: sobre los armarios, sobre las mesas, sobre las sillas, sobre los libros...

 
-Mais votre studio, Chagall, est plutôt une étable. -Il faut aimer les vaches, nous dit Chagall en allongeant son museau, sans doute parce que sa mère s'abreuvait dans une rivière, et sa grand-mère, du côté maternel, avait été une belle cornue, volée par les Russes à des marchands kirghiz. Il faut beaucoup les aimer. Pour moi, l'univers entier est peuplé par elles. Regardez, si j'ouvre une fenêtre la nuit, je les vois sur les toits voisins, paissant la fine herbe que l'eau courante des canaux a fait naître sur les bords. La lune congelée de Russie est pleine de vaches. Des humbles étables enneigées elles montent en troupeaux, vers la voie lactée et les étoiles. Dans un hameau du Caucase, des fiancés qui dormaient furent enlevés par l'une d'elles qui les fit monter au-delà des nuages. C'était une vache bleue tachée de blanc avec des cornes en forme de fer à cheval. Même les vaches me poursuivent en rêves. J'en ai vu une qui sortait par une cheminée. Une autre dans une ascenseur, une autre encore déjeunant tranquillement à la porte d'un restaurant des Champs-Élysées....Oui, des vaches partout. Il n'existe pas de personnes dans le monde. Seulement des vaches. Vous en êtes une, votre amie une autre, moi aussi. Supervielle une autre, ma fille une autre...

 
 
-Pero su estudio, Chagall, es más bien un establo.-Hay que amar a las vacas, nos dice Chagall alargando el hocico, sin duda porque su madre abrevaba en algún río, y su abuela, por parte de la misma, había sido una hermosa cornúpeta, robada por los rusos a unos mercaderes kirguises. Hay que quererlas mucho. Para mí, el universo entero está poblado de ellas. Miren, si por la noche abro una ventana, las veo sobre los tejados vecinos, paciendo la fina yerba que ha hecho brotar al borde el agua corriente de los canales. La luna congelada de Rusia está llena de vacas. De los establos humildes y nevados ascienden en manadas, camino de la vía láctea y los luceros. En una aldea del Cáucaso, dos novios que dormían fueron raptados por una y ascendidos hasta más allá de las nubes. Era una vaca azul manchada de blanco y con los cuernos en forma de herradura. Hasta las vacas me persiguen en sueños. He visto una saliendo por una chimenea. Otra dentro de un ascensor, otra almorzando tranquilamente a la puerta de un restaurante de los Campos Elíseos... Sí, vacas por todas partes. No existen personas en el mundo. Sólo vacas. Usted es una, su amiga otra, yo otra. Supervielle otra, mi hija otra... (...)”




Note de Rafael Alberti
 
Les vaches de Chagall sont pleines d'humanité et de sagesse, car elles connaissent le ciel, la lune et les étoiles, car elles sont descendues par les pentes lumineuses et obscures, vertes ou sèches de notre âme, car elles n'ignorent pas ce qui tremble au Nord, au Sud, à l'Est et à l'Ouest, car elles nous parlent en rêve avec un triste dodelinement de barque abandonnée(...) elles méritent nos respects”.

Las vacas de Chagall están llenas de humanidad y sabiduría, por saber del cielo, de la luna y de las estrellas, porque han descendido por las vertientes luminosas u oscuras, verdes o secas de nuestra alma, porque no ignoran lo que tiembla en el Norte, en el Sur, en el Este y en el Oeste, porque nos hablan en el sueño con una tristeza cabeceante de barca abandonada [...] merecen nuestros respetos.”


Traduction: Colette


08/09/2013

Au galop / A galopar

Voici la traduction d'un poème de Rafael Alberti, poème mis en musique par Paco Ibañez et qui est un peu devenu l'hymne des Républicains. 
Rafael Alberti, membre du Parti Communiste, s'exila en France après la guerre civile; mauvaise idée car un peu plus tard le Général Pétain lui retira le permis de travail le considérant comme “dangereux”... Il partit alors pour un long exil en Amérique du sud et ne revint en Espagne qu'en 1977, après la mort de Franco.

Au galop  Rafael Alberti

 

Les terres, les terres, les terres d’Espagne,
les grandes, solitaires, désertes étendues.
Galope, cheval balzan
cavalier du peuple
sous le soleil et la lune

Au galop, au grand galop,
jusqu’à les ensevelir dans la mer!

 Son du cœur qui sonne et résonne
résonnent sous les quatre fers les terres d’Espagne.
Galope, cavalier du peuple,
cheval balzan
cheval d’écume

 Au galop, au grand galop,
Jusqu’à les ensevelir dans la mer!

 Personne, personne, en face personne;
car la mort n’est rien si elle chevauche ta monture.
Galope, cheval balzan
cavalier du peuple
car la terre est à toi.

 Au galop, au grand galop,
jusqu’à les ensevelir dans la mer!

 (Trad: Colette)

 

 

 

A Galopar,  Rafael Alberti

 

Las tierras, las tierras, las tierras de España,

las grandes, las solas, desiertas llanuras.
Galopa, caballo cuatralbo,
jinete del pueblo,
al sol y a la luna.

 ¡A galopar,
a galopar,
hasta enterrarlos en el mar!

 A corazón suenan, resuenan, resuenan
las tierras de España, en las herraduras.
Galopa, jinete del pueblo,
caballo cuatralbo,
caballo de espuma.

 ¡A galopar,
a galopar,
hasta enterrarlos en el mar!

 Nadie, nadie, nadie, que enfrente no hay nadie;
que es nadie la muerte si va en tu montura.
Galopa, caballo cuatralbo,
jinete del pueblo,
que la tierra es tuya.

 ¡A galopar,
a galopar,
hasta enterrarlos en el mar!

 

26/06/2010

Merci poétique /Gracias poético

 

 

lechugas isra.JPGDepuis septembre 2006 MAH trouve, chaque semaine, un poème, un billet avec cette note : « Tu veux bien regarder ma traduction … avec bienveillance ? »

Lui, c’est mon complice linguistique, un solitaire espagnol plus très jeune maintenant qui, avec patience et sans complaisance aucune,- il prend son rôle très au sérieux et il a raison-, me conseille, suggère, barre, me renvoie la copie avec ces mots : « à retravailler ».

Le « cultivons notre jardin » de Candide prend tout son sens avec lui  car il m’offre également des  laitues, haricots, oignons, tomates,….du superbe potager auquel il apporte autant de soins et de rigueur qu’à mes traductions.

 

Pour le remercier, ce poème de Rafael Alberti.

 

Desde septiembre 2006 MAH encuentra cada semana un poema o un texto con esta nota: « ¿Me miras la traducción…con buen ojo, por favor?”

Él es mi cómplice lingüístico, un solitario español ya no muy joven que, con paciencia y sin ninguna complacencia,- se toma su papel muy en serio y tiene razón,- me aconseja, sugiere, tacha y me devuelve la copia con esas palabras:”hay que trabajarlo más”.

La frase “cultivemos nuestro jardín” de Cándido toma con él todo su sentido ya que también me regala lechugas, judías, cebollas, tomates,…de su preciosa huerta a la cual aporta tanto cuidado y rigor como a mis traducciones.

 

Para agradecérselo un poema de Rafael Alberti.

 

La solitude II

 

Elle viendra.

Elle viendra.

Elle l’a écrit.

Ça fait déjà une semaine.

Elle vient de très loin…

De là du nord…En train…

Près de deux mille kilomètres…

Très loin….Mauvais trains…

Et la chaleur…Et la poussière

qui entre de partout…

La maison est déjà prête : une blanche colombe

de chaux pure…Luisants,

plus brillants que l’or,

la poêle, le poêlon, la casserole…Et  puis,

le lit, grand, grand…avec un couvre-lit

de couleur, avec des oiseaux…

Mais tant de kilomètres sans personne….C’est ce qu’on m’a dit….

Et la chaleur…Et la poussière…

Elle aura soif…Ici, l’eau

ne manque presque jamais…Elle va bien aimer ça…

Peu de travail pour elle…Je

ferai tout. Je suis encore fort…

Elle ? Bon, on verra.

C’est ma femme…je ne veux pas qu’elle se fatigue.

« Apporte ces tomates…Regarde, celles-là

si colorées… » Elle n’en a jamais vu de pareilles.

Elle dira non. « Des laitues comme celles-là,

si blanches ? Et les radis ? » Non plus !

Allons, femme…Les poules t’attendent…

Que veux-tu encore ? Le dessert

il est là, il pend du prunier.

Elle déploie son tablier et secoue une branche…

« Il est déjà fort tard ». Je la prends par la taille…

Elle sourit…Qu’elle est belle !

Éteignons la lumière…

Comme ça. Tant de kilomètres !

Déjà mercredi…Elle viendra ce soir.(trad. Colette)

 

La soledad II

Vendrá.
Vendrá.
Lo ha escrito.
Ya pasó una semana.
Viene desde muy lejos…
De allá del norte… En tren…
Casi dos mil kilómetros…
Muy lejos… Malos trenes…
Y el calor… Y el polvo
que entra por todas partes…
La casa está ya lista: una paloma blanca
de cal pura… Lucientes,
más brillantes que el oro,
la sartén, el perol, la cacerola… Y luego,
la cama grande, grande… cubierta de una colcha
de colores, con pájaros…
Pero muchos kilómetros sin nadie… Eso me han
dicho…
Y el calor… Y el polvo…
Tendrá sed… Aquí, el agua
no falta casi nunca… Va a gustarle esto mucho…
Poco trabajo para ella… Yo
lo haré todo. Soy fuerte todavía…
¿Ella? Bueno. Veremos.
Es mi mujer… no quiero que se canse.
"Trae aquí esos tomates... Mira, aquéllos de allá,
tan colorados…" Nunca los ha visto.
Dirá que no… "¿Lechugas como éstas,
tan blancas? ¿Y los rábanos? ¡Tampoco!
Vamos, mujer… Te esperan las gallinas…
¿Qué más quieres? El postre
ahí lo tienes colgado del ciruelo.
Extiende el delantal y sacude una rama…"
ya es muy tarde. Le tomo la cintura…
Se sonríe… ¡Qué hermosa!
Apagamos la luz…
Así. ¡Cuántos kilómetros!
Hoy es miércoles ya… Vendrá esta noche.

 

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