13/10/2018

Une brise / Una brisa

Le ciel est redevenu bleu, la terre, les rues sèchent. Plus de mille volontaires nettoient la boue. Le village de Sant Llorenç retrouve peu à peu son visage.

Mais les larmes...cruelle nature, parfois.

Il fallait un poème lumineux pour terminer cette semaine si difficile sur l’île. Le bilan est de 12 morts et un enfant toujours introuvable.

C’est Pedro Salinas, encore lui, qui m’a apporté un peu de légèreté.

 

 

 
Variation IX
Temps d’île
 
Qui m’appelle de la voix
d’un oiseau qui chante?
 
Quel amour m’aime, quel amour
m’invente des caresses,
 
caché entre deux airs,
simulant la brise?
 
Le palmier, qui l’a mis
- celui qui m’évente
 
avec des souffles d’ombres et de soleil -
là où je le voulais?
 
Le sable, qui l’a lissé,
si lisse, si lisse,
 
pour qu’en traits légers, légers,
ma main m’écrive,
 
sur une amante invisible,
sur une amante cachée,
 
Parmi la pudeur de l’écume,
message d’ondines?
 
Pourquoi me donne-t-on tant de bleu,
sans que je le demande,
 
le ciel qui l’invente,
la mer qui l’imite?
(...)
(Trad. Colette)

-
Variación IX
Tiempo de isla
Pedro Salinas
 
 
¿Quién me llama por la voz
de un ave que pía?
 
¿Qué amor me quiere, qué amor
me inventa caricias,
 
escondido entre los aires,
fingiéndose brisa?
 
La palmera ¿quién la ha puesto
- la que me abanica
 
con soplos de sombra y sol -
donde yo quería?
 
La arena ¿quién la ha alisado,
tan lisa, tan lisa,
 
para que en rasgos levísimos
la mano me escriba,
 
de amante que nunca he visto,
de amante escondida,
 
entre pudores de espuma,
mensajes de ondina?
 
¿Por qué me dan tanto azul,
sin que lo pida,
 
el cielo que se lo inventa,
el mar, que lo imita?
 
(…)
 

29/09/2018

Immenses espérances / Inmensas esperanzas

Parfois je suis lasse de toutes les injonctions à vivre le moment présent; j’ai donc fort apprécié ce poème où demain offre de l’espoir, où demain est coloré et sensuel.
 
 
Demain Pedro Salinas
 
"Demain" Le mot allait, délié, vacant,
sans poids dans le vent,
si dénué d'âme et de corps,
de couleur, de baiser,
que je l'ai laissé passer
près de moi aujourd'hui.
 
Mais soudain toi
tu as dit : "Moi, demain..."
Et tout se peuple
de chair et de bannières.
Sur moi se précipitaient
les promesses
aux six cents couleurs,
avec des robes à la mode,
nues, mais toutes
chargées de caresses.
 
En train ou en gazelles
m'arrivaient -aigus,
sons de violons-
des espoirs ténus
de bouches virginales.
Ou rapides et grandes
comme des navires, de loin, comme des baleines
depuis des mers distantes,
d'immenses espérances
d'un amour sans final.
 
Demain ! Quel mot
vibrant, tendu
d'âme et de chair rose,
corde de l'arc
où tu posas, si effilée,
arme de vingt années,
la flèche la plus sûre
lorsque tu dis : "Moi...."
 
Recueil “La voix qui t'est due”
Traduction Bernard Sesé
La tête à l'envers
 
 
Mañana
 
«Mañana». La palabra
iba suelta, vacante,
ingrávida, en el aire,
tan sin alma y sin cuerpo,
tan sin color ni beso,
que la dejé pasar
por mi lado, en mi hoy.

Pero de pronto tú
dijiste: «Yo, mañana...»
Y todo se pobló
de carne y de banderas.
Se me precipitaban
encima las promesas
de seiscientos colores,
con vestidos de moda,
desnudas, pero todas
cargadas de caricias. 

En trenes o en gacelas
me llegaban -agudas,
sones de violines-
esperanzas delgadas
de bocas virginales.
O veloces y grandes
como buques, de lejos,
como ballenas
desde mares distantes,
inmensas esperanzas
de un amor sin final. 

¡Mañana! Qué palabra
toda vibrante, tensa
de alma y carne rosada,
cuerda del arco donde
tú pusiste, agudísima,
arma de veinte años,
la flecha más segura
cuando dijiste: «Yo...»

22/09/2018

Temps d'île / Tiempo de isla

Pas d'illustration accompagnant le poème d'aujourd'hui; à la lecture les images surgissent des mots, du moins dans ma tête.

 Un court recueil de Pedro Salinas “La mer lumière” reçu par la poste. Version bilingue, magnifique traduction.

 

Temps d’île
 
Pedro Salinas
 
1
Qui m’appelle de la voix
d’un oiseau qui crie?

Quel amour m’aime, quel amour
m’invente des caresses,

caché entre deux airs,
simulant la brise?

Le palmier, qui l’a mis
- celui qui me rafraîchit

avec des souffles d’ombres et de soleil -
là où moi je le souhaitais?

Le sable, qui l’a lissé,
si lisse, si lisse,

pour qu’en traits infiniment légers
la main m’écrive,

sur une amante que je n’ai jamais vue,
sur une amante cachée,

parmi la pudeur de l’écume,
messages d’ondines?

Pourquoi me donne-t-on tant de bleu
sans que je le demande,

le ciel qui l’invente,
la mer, qui l’imite?

Quel est le Dieu qui au huitième jour
m’a tracé cette île,

commerce de beautés,
bourse sans cupidité?

Ici, terre, ciel et mer,
vendant

écume. sable, soleil, nuage,
trafiquent allègrement;

sans fraude ils s’enrichissent,
- des gains très purs -,

pour des aurores ils donnent des astres,
ils échangent des merveilles.

Le temps des îles: on le compte
avec des chiffres magiques;

l’heure n’a plus de minutes:
soixante délices;

avril passe tel trente soleils,
et un jour est un jour.

Qui en emportant les angoisses,
a donné forme au bonheur?
 
 
 
Recueil: La mer lumière, Pedro Salinas. PUF Blaise Pascal.
Traduction Bernadette Hidalgo Bachs.
 
 
TIEMPO DE ISLA  Pedro Salinas
1
¿Quién me llama por la voz
de un ave que pía?

¿Qué amor me quiere, qué amor
me inventa caricias,
 
escondido entre dos aires,
fingiéndose brisa?
 
La palmera, ¿quién la ha puesto
la que me abanica
 
con soplos de sombra y sol—
donde yo quería?
 
La arena, ¿quién la ha alisado,
tan lisa, tan lisa,
 
para que en rasgos levísimos
la mano me escriba,
 
de amante que nunca he visto,
de amante escondida,
 
entre pudores de espuma,
mensajes de ondina?
 
¿Por qué me dan tanto azul,
sin que se lo pida,
 
el cielo que se lo inventa,
el mar, que lo imita?
 
¿Cuál fue el dios qué un día octavo
me trazó esta isla,
 
trocadero de hermosuras,
lonja sin codicia?
 
Aquí tierra, cielo y mar,
en mercaderías
 
de espuma, arena, sol, nube,
felices trafican;
 
sin engaño se enriquecen,
ganancias purísimas—,
 
luceros dan por auroras,
cambian maravillas.
 
Tiempo de isla: se cuenta
por mágicas cifras;
 
la hora no tiene minutos:
sesenta delicias;
 
pasa abril en treinta soles,
y un día es un día.
 
¿Quién, llevándose congojas,
dio forma a la dicha?