30/07/2011

Une question d'honneur / Un asunto de honor

Monsieur Palomar « avait décidé que sa principale activité serait de regarder les choses du dehors » (Palomar, Italo Calvino, 1983)

El señor Palomar « había decidido que su principal actividad sería mirar las cosas desde fuera” (Palomar, Italo Calvino, 1983)

 

Voici aujourd’hui quelques extraits du chapitre intitulé « Le pré infini » que je dédie à tous ceux qui ont des pelouses…

Chez moi, vu le climat et la rareté de l’eau, c’est comme ça :

Hoy unos extractos del capítulo titulado « El prado infinito » que dedico a todos los que tienen un césped…

En mi casa, debido al clima y la rareza del agua, es así:

 

 

Blanc_25.jpg

 

 Autour de la maison de monsieur Palomar, il y a un pré.

Mais ce n’est pas là un endroit où il devrait naturellement y avoir un pré : le pré  est donc un objet artificiel composé d’objets naturels, c’est-à-dire d’herbes. Ce pré a pour fin de représenter la nature, et cette représentation-là s’est faite en remplaçant la nature propre du lieu par une nature naturelle en elle-même, mais artificielle par rapport au lieu. En somme : ça coûte cher ; le pré demande sans cesse des dépenses et de la fatigue : pour le semer, l’arroser, y mettre de l’engrais, le débarrasser des insectes, le faucher.

 

Alrededor de la casa del Sr. Palomar hay un prado.

Pero no es ese un sitio donde debería naturalmente haber un prado: el prado es pues un objeto artificial compuesto de objetos naturales, es decir de hierbas. La finalidad de ese prado es representar la naturaleza y esa representación se ha hecho reemplazando la naturaleza propia del lugar por una naturaleza natural en ella misma pero artificial en relación con el lugar. Pero todo eso cuesta caro; el prado exige sin parar gastos y fatiga: sembrar, regar, abonar, desinsectar, segar.

 

pelouse.jpgLe pré, pour avoir un bel aspect, doit être une étendue verte uniforme : résultat non naturel auquel parviennent naturellement les prés voulus par la nature. Ici, en observant chacun des morceaux, on découvre l’endroit où le jet d’irrigation du tourniquet n’arrive pas, ainsi que l’endroit où, au contraire, l’eau pleuvant d’un jet continu fait pourrir les racines, l’endroit où les mauvaises herbes profitent de l’arrosage approprié.

 

El prado para tener un buen aspecto debe ser una superficie verde uniforme: resultado no natural al cual acceden naturalmente los prados queridos por la naturaleza. Aquí, observando cada parte del prado, vemos el sitio al que no llega el aspersor, así como aquel donde, al contrario, el agua cayendo en chorro continuo pudre las raíces, o el sitio, en fin, donde las malas hierbas se aprovechan de un riego adecuado.

 

Quand on commence à déraciner un chiendent, on en voit aussitôt pousser un autre un peu plus loin, et un autre, et un autre encore.

Il ne reste que les mauvaises herbes ? C’est bien pis encore : les mauvaises herbes sont entremêlées aux bonnes de manière si drue qu’on ne peut pas enfoncer les mains au milieu et tirer. On dirait qu’une entente complice s’est crée entre les herbes de semis et les sauvages, u relâchement des barrières imposées par les disparités de naissance, une tolérance à la dégradation. Certaines herbes sauvages n’ont point en elles-mêmes un air maléfique ou insidieux.

Pourquoi ne pas les admettre au nombre de celles qui appartiennent de plein droit au pré, et les intégrer à la communauté des herbes cultivées ? C’est le chemin qui mène à quitter le « pré à l’anglaise » et à se replier sur le « pré rustique » abandonné à lui-même. « Tôt  ou tard, il faudra bien se décider à ce choix », pense monsieur Palomar ;  mais il aurait l’impression de céder sur une affaire d’honneur.

 

pelouse mauvaises herbes.JPGCuando se empieza a desarraigar una grama, enseguida aparece una un poco más lejos, y otra, y otra más.

¿Solo quedan las malas hierbas? Todavía es peor: las malas hierbas se entremezclan con las buenas de una manera tan recia que es imposible meter las manos en medio y tirar. Se diría que un acuerdo cómplice se ha creado entre las hierbas de siembra y las salvajes, un relajamiento de las barreras impuestas por la disparidad del nacimiento, una tolerancia resignada a la degradación. Algunas hierbas salvajes no tienen en ellas mismas un aspecto maléfico o insidioso.

¿Por qué no admitirlas entre aquellas que pertenecen de pleno derecho al prado e integrarlas a la comunidad de hierbas cultivadas? Pero ese es el camino que lleva a abandonar el “prado a la inglesa” y replegarse al “prado rustico” abandonado a él mismo. “Pronto o tarde es lo que habrá que elegir” pensó el Sr. Palomar; pero tendría la impresión de ceder en un asunto de honor.

 

Palomar est devenu distrait, il n’arrache plus les mauvaises herbes, il ne songe plus au pré : il pense à l’univers. Il essaie d’appliquer à l’univers tout ce qu’il a pensé du pré. L’univers comme cosmos régulier et ordonné, ou comme prolifération chaotique. L’univers fini peut-être, mais innombrable, aux limites instables, qui ouvre en lui d’autres univers…

Palomar se ha vuelto distraído, ya no arranca las malas hierbas, ya no piensa en el prado: piensa en el universo. Intenta aplicar al universo todo lo que pensó del prado. El universo como cosmos regular y ordenado, o como proliferación caótica. El universo finito tal vez, pero innumerable, con límites inestables, que abre en sí otros universos…

 

Photos:1 Colo 2 http://espacesvertshortion.blogs.sudouest.fr/la-pelouse/ 3 http://www.omafra.gov.on.ca/french/crops/facts/08-030w.htm

09/07/2011

Lecteur, c'est un métier / Lector, es un oficio

Italo Calvino: “Si par une nuit d’hiver un voyageur”.

Monsieur Calvino me tutoie, me voit dans une librairie en train de choisir son livre, m’imagine le lisant, couchée sur mon lit ou m’installant confortablement dans le canapé, des coussins sous les pieds.

 Un livre atypique ; on y est provoqué, bousculé, et les diverses histoires aux débuts passionnants, s’arrêtent toujours à mi-chemin. Certains l’ont détesté ne supportant pas que l’auteur s’adresse directement à eux. Ils n’ont pas apprécié non plus la liberté personnelle d’inventer la suite et la fin de ces différentes histoires. Moi j’ai adoré. Un grand livre. Il y a longtemps de ça…

 

matisse-lectora-y-velador.jpg Depuis j’avais un peu mis de côté cette réflexion sur le statut, le rôle du lecteur.

Une (pas très récente)  interview d’Alberto Manguel à l’occasion de la publication de « Dans la forêt du miroir » que je viens de relire m’a remise dans le bain. Cet écrivain, lecteur assidu, critique et traducteur donne aux lecteurs une place de choix.

S’il est vrai que je lis ou écoute (presque religieusement bien que certains soient carrément fats ou ennuyeux) les écrivains parler d’eux-mêmes, de leurs méthodes de création, j’entends rarement, à part dans certaines enquêtes, parler de nous, les lecteurs. Alors Alberto Manguel m’a enchantée. Voici un extrait de son interview :

 

 

 

Journaliste : «Dans cet essai vous défendez la vie du livre, vous défendez la vie de celui qui lui donne vie, c'est à dire le lecteur. »

 

Alberto Manguel : « Je pense que chaque fois que nous prenons un livre, nous faisons de ce livre un être créé à notre mesure. C'est notre expérience, c’est notre point de vue qui donne vie à ce livre ; nous le transformons, en quelque sorte, en fonction de cette expérience.  Même si le livre croit présenter une certaine idée, une certaine structure, un certain message, le lecteur ne croit pas vraiment à la vérité de cette fiction, il va à l’encontre de cette idée, la transforme, la subvertit.  Je crois que tout vrai lecteur est un subversif, et que c’est comme ça qu’on fait de vraies lectures. Quand vous prenez Les Voyages de Gulliver, par exemple, vous le lisez non comme une féroce satyre, mais comme un livre d’enfant ; vous êtes en train de subvertir le texte. »

 

J : « Et l'écrivain… »

 

A.M : « L’écrivain est limité par son œuvre, et d’ailleurs, il arrive à sa fin dès que l’œuvre est achevée ; une fois que vous donnez le manuscrit à l’imprimeur, c’est fini, vous n’y êtes plus. Par contre, le lecteur peut faire un tas de choses : il peut faire de la critique, il peut traduire, il peut faire des anthologies... On peut faire tout ça en tant que lecteur ; c'est un métier. » CHRONICART.com 1-06-00 .

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Italo Calvino: «  Si una noche de invierno un viajero ».

El señor Calvino me tutea, me ve en una librería eligiendo su libro, me imagina leyéndolo tumbada en la cama o instalándome confortablemente en el sofá, unos cojines bajo los pies. Un libro atípico; nos provoca, atropella, y las diversas historias, con principios apasionantes, siempre quedan a medio camino. Algunos lo han odiado al no soportar que el autor se dirija directamente a ellos; tampoco supieron apreciar la libertad personal de dar continuación y final a cada una de esas historias. A mí me ha encantado. Un gran libro. Ya hace tiempo de eso…

 

Desde entonces había apartado un poco esta reflexión sobre el estatuto, el papel del lector. Una (no muy reciente) entrevista de Alberto Manguel  en ocasión de la salida de “En el bosque del espejo” que acabo de volver a leer ha vuelto a ponerme a cavilar. Este escritor, lector asiduo, crítico y traductor  pone a los lectores en evidencia. Si bien es verdad que leo o escucho (casi religiosamente aunque algunos sean perfectamente fatuos o aburridos) a los escritores hablar de si mismos, de sus métodos de creación, raramente, excepto en algunas encuestas, se habla de nosotros, los lectores. Por eso Alberto Manguel me ha entusiasmado. He traducido una parte de la entrevista:

 

Periodista: “En este ensayo usted defiende la vida del libro, defiende la vida del que le da vida, hablo del lector”.

 

20802_camille_claudel.jpgAberto Manguel: “Pienso que cada vez que cogemos un libro, hacemos de este un ser creado a nuestra medida. Es nuestra experiencia, es nuestro punto de vista que da vida a ese libro; lo transformamos, de alguna forma, en función de esta experiencia. Incluso cuando el libro cree presentar una cierta idea, una cierta estructura, un cierto mensaje, el lector no cree realmente en la verdad de esta ficción, va en contra de esta idea, la transforma, la subvierte. Creo que todo lector verdadero es subversivo, y que sólo así se hacen verdaderas lecturas. Cuando uno coge Los Viajes de Gulliver, por ejemplo, no lo lee como un sátiro feroz sino como un libro para niños; se está subvirtiendo el texto.”

 

P: “Y el escritor…”

 

A.M. “El escritor se ve limitado por su obra, y por otra parte, toca su fin tan pronto como se acaba su obra; una vez el manuscrito en manos del impresor, ya está, el autor ya no tiene nada que hacer. Por el contrario, el lector puede hacer infinidad de cosas: puede ejercer la crítica, traducir, hacer antologías... Se puede hacer todo esto en calidad de lector; es un oficio.” CHRONICART.com 1-06-00 (trad. Colette) 

 

Tableaux. 1) Henri Matisse 2) John Singer Sargent, Man reading

https://labibliotecadelnautilus.wordpress.com/category/pintura/

Sculpture: Camille Claudel