01/11/2014

Stéréotype / Estereotipo

La Française
Mini conte d'Adolfo Bioy Casares (Buenos Aires 1914-1999)

Elle me dit que les gens l'ennuient. Les conversations se répètent. Les hommes commencent toujours par l'interroger en espagnol: “Vous êtes française?” et ils poursuivent en français: “J'aime la France”*. Quand, à l'inévitable question sur son lieu de naissance elle répond ”Paris”, tous s'exclament: “Parisienne!”*, avec une admiration souriante, non exempte de grivoiserie* comme s'ils disaient “vous devez être une cochonne!”*. Tandis que je l'écoute je me souviens de ma première conversation avec elle: elle fut minutieusement identique à celle qui précède. Et pourtant elle ne se moque pas de moi. Elle me dit la vérité. Tous les interlocuteurs lui disent la même chose. La preuve c'est que moi aussi je le lui ai dit. Et moi aussi, à certain moment, je lui ai communiqué mon soupçon, à savoir que je ressens plus d'amour pour la France qu'elle. Il semble que tous, tôt ou tard, lui communiquent cette trouvaille. Je ne comprends pas – nous ne comprenons pas – que la France pour elle c'est le souvenir de sa mère, de sa maison, de tout ce qu'elle a aimé et que peut-être elle ne reverra plus.
*en français dans le texte.
  • Trad: Colette
 
 
Jean Béraud 1849-1935

 

La francesa

[Minicuento. Texto completo.] Adolfo Bioy Casares

Me dice que está aburrida de la gente. Las conversaciones se repiten. Siempre los hombres empiezan interrogándola en español: «¿Usted es francesa?» y continúan con la afirmación en francés: « J’aime la France». Cuando, a la inevitable pregunta sobre el lugar de su nacimiento ella contesta «París», todos exclaman: «Parisienne!», con sonriente admiración, no exenta de grivoiserie como si dijeran «comme vous devez être cochonne!». Mientras la oigo recuerdo mi primera conversación con ella: fue minuciosamente idéntica a la que me refiero. Sin embargo, no está burlándose de mí. Me cuenta la verdad. Todos los interlocutores le dicen lo mismo. La prueba de esto es que yo también se lo dije. Y yo también en algún momento le comuniqué mi sospecha de que a mí me gusta Francia más que a ella. Parece que todos, tarde o temprano, le comunican ese hallazgo. No comprendo -no comprendemos- que Francia para ella es el recuerdo de su madre, de su casa, de todo lo que ha querido y que tal vez no volverá a ver.

08/03/2014

La montre / El reloj

Célébration de la fantaisie 

 

 Conte - Le livre des Étreintes

 

 Eduardo Galeano (Uruguay, 1940)

 

Ce fut à l'entrée du village de Ollantaytambo, près de Cuzco. J'avais pris congé d'un groupe de touristes et j'étais seul, je regardais de loin les ruines de pierres, quand un enfant du lieu, malingre, en haillons, s'approcha et me demanda de lui offrir un crayon. Je ne pouvais lui donner celui que j'avais car je l'employais pour je ne sais quelles annotations ennuyeuses, mais je lui proposai de lui dessiner un petit cochon sur la main.

 

Immédiatement le bruit courût. Et sitôt je me vis entouré d'un essaim d'enfants qui exigeaient à grands cris que je leur dessine des bestioles sur les mains craquelées de crasse et de froid, peaux de cuir brûlé: il y en avait qui voulaient un condor ou un serpent, d'autres préféraient des perroquets ou des chouettes et il ne manquait pas ceux qui demandaient un fantôme ou un dragon.

 

Et alors, au milieu de ce brouhaha, un petit laissé-pour-compte qui ne faisait pas plus d'un mètre, me montra une montre dessinée à l'encre noire à son poignet:

- Mon oncle qui vit à Lima me l'a envoyée, dit-il. 

- Et elle fonctionne bien? lui demandais-je.
- Elle retarde un peu reconnût-il.

 

 

(Trad. Colette)

Luna en la Plaza 1959 - Amalia Nieto (Uruguay)

 

CELEBRACIÓN DE LA FANTASÍA

(cuento)

Eduardo Galeano (Uruguay, 1940)

 

Fue a la entrada del pueblo de Ollantaytambo, cerca de Cuzco. Yo me había despedido de un grupo de turistas y estaba solo, mirando de lejos las ruinas de piedra, cuando un niño del lugar, enclenque, haraposo, se acercó a pedirme que le regalara una lapicera. No podía darle la lapicera que tenía, porque la estaba usando en no sé qué aburridas anotaciones, pero le ofrecí dibujarle un cerdito en la mano.

 

Súbitamente, se corrió la voz. De buenas a primeras me encontré rodeado de un enjambre de niños que exigían, a grito pelado, que yo les dibujara bichos en sus manitas cuarteadas de mugre y frío, pieles de cuero quemado: había quien quería un cóndor y quien una serpiente, otros preferían loritos o lechuzas y no faltaban los que pedían un fantasma o un dragón.

 

Y entonces, en medio de aquel alboroto, un desamparadito que no alzaba más de un metro del suelo, me mostró un reloj dibujado con tinta negra en su muñeca:

 

-Me lo mandó un tío mío, que vive en Lima -dijo.
-Y ¿anda bien? -le pregunté.

 -Atrasa un poco -reconoció.

 

El libro de los abrazos (1989)