05/08/2017

Les hirondelles / Las golondrinas

Manuel Vicent

El País, 30 julio 2017
 
 
"Peut-être, dans des années, des enfants qui jouent maintenant dans le jardin de la maison près de la mer, garderont en mémoire cet été 2017, ces vacances, comme celles où des hirondelles avaient fait leur nid dans une poutre de la terrasse.
Elles arrivèrent en avril, la femelle choisit un mâle à son goût pour s’accoupler et ensemble ils commencèrent à coller avec leurs becs de petites mottes de boue; et une fois l’œuvre terminée, elle pondit cinq œufs blancs avec de petites taches noires et les deux les couvèrent à tour de rôle. C’était leur seconde couvée.
Il fallut mettre quelques fauteuils de côté et poser un journal ouvert par terre.
Que se passait-il dans le monde entre-temps? De petits excréments d’hirondelles tombaient sur une page où on pouvait lire: bombardement à Alep, un suicide cause une autre boucherie en Irak. Au bout de trois semaines apparurent au bord du nid cinq oisillons, la bouche toujours ouverte, et que les parents essayaient de rassasier faisant au moins 300 voyages par jour, amenant des insectes qu’ils chassaient en vol. Un des oisillons, le plus faible, lors d’une lutte féroce pour la nourriture, fut expulsé du nid par ses frères.
Il apparut mort un matin sur le titre du journal qui annonçait le naufrage d’une autre barque et d’une centaine de migrants noyés dans la mer d’Alboran.
Les enfants l’enterrèrent avec des larmes, sous le citronnier, mais la lutte fratricide pour la vie continuait. Quelques jours plus tard un autre oisillon tomba du nid et mourut sur la nouvelle d’une tuerie en Afghanistan. Et dans le jardin il y eut un autre enterrement.
Les trois frères plus costauds grandirent, un jour ils abandonnèrent le foyer, les parents continuèrent à les alimenter, posés sur un fil; ils leur apprirent à voler, à chasser et quand ils eurent appris la leçon, ils disparurent.
Dans des années de ces vacances les enfants ne se rappelleront que de cet événement; ce sera cet été 2017 où ils enterrèrent deux oisillons d’hirondelles sous un citronnier."
(Trad: Colette)
 
 

 

"Tal vez dentro de muchos años para unos niños que ahora juegan en el jardín de la casa junto al mar este verano de 2017 será recordado como el de aquellas vacaciones en que unas golondrinas habían hecho su nido en una viga de la terraza. Llegaron en abril, la hembra eligió un macho de su gusto para aparearse y juntos comenzaron a pegar con el pico pequeñas cargas de barro y terminada la obra, ella puso cinco huevos blancos con motas negras y los dos por turno los incubaron. Esta era su segunda nidada. Hubo que apartar algunos sillones y poner un periódico abierto en el suelo. ¿Qué pasaba en el mundo mientras tanto? Pequeños excrementos de golondrina caían sobre una página en la que se podía leer: bombardeo en Alepo, un suicida causa otra carnicería en Irak. A las tres semanas asomaron por el filo del nido cinco polluelos con la boca siempre abierta que los padres trataban de saciar con al menos 300 viajes al día trayendo insectos que cazaban en el aire. A uno de los polluelos, al más débil, en la pelea feroz por la comida lo expulsaron del nido sus hermanos. Una mañana apareció muerto sobre el titular del periódico que daba el naufragio de otra patera con un centenar de inmigrantes ahogados en el mar de Alborán. Los niños lo enterraron con lágrimas bajo el limonero, pero la lucha fratricida por la vida continuaba. Días después otro polluelo cayó del nido y expiró sobre la noticia de una matanza en Afganistán y en el jardín hubo otro entierro. Los tres hermanos más fuertes crecieron, un día abandonaron el hogar, los padres los siguieron alimentando posados en un hilo; los enseñaron a volar, a cazar y cuando aprendieron la lección, desaparecieron. Dentro de muchos años de estas vacaciones los niños no recordarán otro acontecimiento; será aquel verano de 2017 en que enterraron dos polluelos de golondrina bajo el limonero."
Manuel Vicent
El País, 30 julio 2017

09/12/2012

Infimes plaisirs / Placeres ínfimos

 

L'écrivain, essayiste, poète et chroniqueur de El País, Manuel Vicent s'est joint cette semaine, à sa manière, à une partie des juges, des médecins, des professeurs et de tant d'autres pour essayer d'apporter un peu d'espoir, de bien être à leurs contemporains.

El escritor, ensayista, poeta y cronista de El País, Manuel Vicent se unió esta semana, a su manera, a una parte de los jueces, médicos, profesores y tantos más para intentar aportar un poco de esperanza, de bienestar a sus contemporáneos.

 

Je vous ai traduit cette chronique datée du 2 décembre 2012.

 

Ça ne peut pas nous faire de mal.

 

Una solución

 

Manuel Vicent 2 DIC 2012 – El PAÍS

 

Un jour dans le bar Gijón j'ai surpris un poète maudit, plongé dans ses pensées. Je lui ai demandé si la gravité de son visage se devait à l'élaboration d'un vers brillant. “C'est ça”, m'a-t-il répondu. “En ce moment je me débats dans un doute: me tirer un coup de revolver dans la bouche ou manger une glace à la fraise”.

 Au monastère de Kopan, dans la vallée de Katmandu, un Maître Vénerable m'a dit: si tu veux savoir jusqu'à quel point tu es heureux et tu ne le sais pas, achète-toi un carnet et écris chaque nuit cinq petits faits agréables qui te sont arrivés pendant la journée. Ne note que les sensations plaisantes et insignifiantes, les joies infimes, pas les rêves démesurés.

 Ce matin le soleil à la fenêtre m'a éveillé et j'ai remarqué que cette fois je n'avais pas mal au dos. Le chien m'a salué de la queue. Le patron du bar, où j'ai l'habitude de petit déjuener en lisant le journal, a refusé de me faire payer la ration de churros. J'ai lu la chronique sportive: hier mon équipe a gagné. L'autobus est arrivé à l'heure et à l'arrêt les mots d'amour d'une mère à sa petite fille qui partait à l'école m'ont ému. (…)


Le Vénérable Maître assura qu'après un temps se formerait dans ce carnet un tissu basique d'actes heureux, de subtils plaisirs éphémères, très consistant, qui, sans que nous nous en rendions compte, soutient fermement toute notre vie et résout au passage le doute du poète.

 Pour le moment il suffira pour éviter qu'il ne se suicide.

Il se peut que ce ne soit que cette charlatanerie qui se répand tandis que brûlent les traditionnels bâtons de musc et encens et que cela ne serve qu'à oublier la terrible et injuste cruauté qui nous entoure.

 Mais le Vénérable Maître, au milieu de cet air transparent qui descendait de l'Himalaya, dit que de toutes les flèches funestes que la vie nous lance quasi aucune n'atteint son but. Elles tombent autour de nous et c'est nous qui les arrachons du sol et nous les clouons dans le coeur, l' esprit, ou dans le sexe. Peut-être cet enseignement pourrait-il servir au poète pour enfiler un de ses vers les plus éminents: paraît le soleil, je suis vivant.

(Trad: Colette)

 


          
Foto Colette, Fondation Miró                                                            Foto Colette

 Un día en el café Gijón sorprendí a un poeta maldito, absorto en sus pensamientos. Le pregunté si la gravedad de su rostro obedecía a que estaba elaborando algún verso insigne. “Así es”, me contestó. “En este momento me debato en la duda de pegarme un tiro en la boca o tomarme un helado de fresa”.

En el monasterio de Kopan, en el valle de Katmandú, me dijo un Maestro Venerable: si quieres saber hasta qué punto eres feliz y no lo sabes, cómprate una libreta y apunta en ella cada noche cinco pequeños hechos agradables que te hayan sucedido durante el día. Anota solo las sensaciones placenteras insignificantes, las alegrías ínfimas, no los sueños desmesurados.

Esta mañana me ha despertado el sol en la ventana y he comprobado que esta vez no me dolía la espalda. El perro me ha saludado con el rabo. El dueño del bar, donde suelo desayunar hojeando el periódico, hoy se ha negado a cobrarme la ración de churros. He leído la crónica deportiva: ayer ganó mi equipo. El autobús ha llegado puntual y en la parada me han conmovido las palabras de amor que una madre le dirigía a su niña que se iba al colegio. (...)

El Maestro Venerable aseguró que después de un tiempo en esa libreta se habrá formado un tejido básico de actos felices, de sutiles placeres efímeros, muy consistente, que sin darnos cuenta sustenta firmemente toda nuestra vida y de paso resuelve la duda del poeta.

 De momento bastará con un helado para evitar que se pegue un tiro.

 Puede que esto no sea más que esa charlatanería que se expande mientras arden las consabidas barritas de almizcle e incienso y que solo sirve para olvidar la terrible crueldad e injusticia que nos rodea.

 Pero el Maestro Venerable, en medio de aquel aire transparente que bajaba del Himalaya, dijo que todas las flechas aciagas que la vida nos lanza casi ninguna da en el blanco. Caen a nuestro alrededor y somos nosotros los que las arrancamos del suelo y nos las clavamos en el corazón, en la mente o en el sexo. Tal vez esta enseñanza podría servir al poeta para enhebrar uno de sus versos más excelsos: sale el sol, estoy vivo.

{Écrivain prolixe, très peu de ses romans sont traduits en français, mais parmi eux La Balade de Caïn: basé sur le vieux thème du fratricide qui imprègne la culture judéo-chrétienne, et depuis la Genèse jusqu'à New York, c'est un roman sensuel, lyrique et sensible. La recherche des mots et du style, si neuf, – on a parlé de “poète de la prose” - rendent sa lecture délicieuse. }

 

{Escritor muy prolijo, me encantó la novela La Balada de Caín; basada en el viejo tema del fratricidio que impregna la cultura judeocristiana, y eso desde la Génesis hasta Nueva York, es una novela sensual, lírica y sensible. La búsqueda de palabras y de un estilo tan nuevo – se habló de un “poeta de la prosa” - hacen su lectura deliciosa.}