03/11/2018

Désorientation / Desorientación

Silvia Baron Supervielle, vous vous en souvenez? Nous en avions parlé et lu certains poèmes en 2014.

Avant deux poèmes, courts comme tous ses poèmes en français, je vous remets en mémoire ses propres mots:


-" J'écrivais des poèmes et des contes en espagnol, mais je ne pensais pas sérieusement à écrire. J'ai pas mal tardé à changer de langue. Pour faire plaisir à mes amis, qui voulaient lire quelque chose de moi, j'ai essayé de me traduire, mais c'était de longs poèmes, parfois des sonnets. Alors je me suis mise à écrire en français. Ça m'a beaucoup plu, je voyais les choses d'une autre façon. J'avais peur de cette nouvelle langue et je soupçonne que c'est pour cela que j'ai écrit des poèmes courts. Ce fut la révélation d'un style et avec lui, d'un univers. Ces poèmes me rendaient mon image, la solitude dans laquelle je me trouvais. L'idée me vint que je pouvais être écrivaine. Pas parce que mes poèmes étaient en français mais parce qu'ils étaient dans une autre langue. Les mots étaient lointains. La désorientation me convenait."
S. Baron Supervielle



"–Yo escribía poemas y cuentos en español, pero no pensaba seriamente en escribir. Tardé bastante en cambiar de lenguaje. Por complacer amigos, que querían leer algo mío, traté de traducirme, pero eran poemas largos, a veces sonetos. Entonces me puse a escribir en francés. Me gustó mucho, veía las cosas de otra manera. Le temía a la nueva lengua y sospecho que por ello escribí poemas breves. Fue la revelación de un estilo y con él, de un universo. Esos poemas me devolvían mi imagen, la soledad en la que estaba. Me vino la idea que podía ser una escritora. No porque mis poemas estuvieran en francés sino porque estaban en otra lengua. Las palabras estaban lejos. La desorientación me convenía."

Essais pour un espace
(extrait)


que personne
ne ferme mes
paupières
 
je veux te
voir déranger
l’éternité
 
 
 
que nadie
me cierre
los párpados
 
quiero
verte molestar
la eternidad



fresque, flûtiste



le flûtiste
de l’espace
se promène
en scrutant
l’accord
disparu

(Dans “Sur le fleuve”) 


                 el flautista

                 del espacio
                 se pasea
                 oteando
                 el acorde
                desvanecido
 
  (trad: Colette)


Sur le magnifique site Terres de Femmes, un court texte de S.B.Supervielle: https://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2005/04/silvia_baron_su.html
 

Désorientation / Desorientación

 

Silvia Baron Supervielle, vous vous en souvenez? Nous en avions parlé et lu certains poèmes en 2014.

Avant deux poèmes, courts comme tous ses poèmes en français, je vous remets en mémoire ses propres mots:


-" J'écrivais des poèmes et des contes en espagnol, mais je ne pensais pas sérieusement à écrire. J'ai pas mal tardé à changer de langue. Pour faire plaisir à mes amis, qui voulaient lire quelque chose de moi, j'ai essayé de me traduire, mais c'était de longs poèmes, parfois des sonnets. Alors je me suis mise à écrire en français. Ça m'a beaucoup plu, je voyais les choses d'une autre façon. J'avais peur de cette nouvelle langue et je soupçonne que c'est pour cela que j'ai écrit des poèmes courts. Ce fut la révélation d'un style et avec lui, d'un univers. Ces poèmes me rendaient mon image, la solitude dans laquelle je me trouvais. L'idée me vint que je pouvais être écrivaine. Pas parce que mes poèmes étaient en français mais parce qu'ils étaient dans une autre langue. Les mots étaient lointains. La désorientation me convenait."
S. Baron Supervielle



"–Yo escribía poemas y cuentos en español, pero no pensaba seriamente en escribir. Tardé bastante en cambiar de lenguaje. Por complacer amigos, que querían leer algo mío, traté de traducirme, pero eran poemas largos, a veces sonetos. Entonces me puse a escribir en francés. Me gustó mucho, veía las cosas de otra manera. Le temía a la nueva lengua y sospecho que por ello escribí poemas breves. Fue la revelación de un estilo y con él, de un universo. Esos poemas me devolvían mi imagen, la soledad en la que estaba. Me vino la idea que podía ser una escritora. No porque mis poemas estuvieran en francés sino porque estaban en otra lengua. Las palabras estaban lejos. La desorientación me convenía."

Essais pour un espace
(extrait)


que personne
ne ferme mes
paupières
 
je veux te
voir déranger
l’éternité
 
 
 
que nadie
me cierre
los párpados
 
quiero
verte molestar
la eternidad



fresque, flûtiste



le flûtiste
de l’espace
se promène
en scrutant
l’accord
disparu

(Dans “Sur le fleuve”) 


                 el flautista

                 del espacio
                 se pasea
                 oteando
                 el acorde
                desvanecido
 
  (trad: Colette)


Sur le magnifique site Terres de Femmes, un court texte de S.B.Supervielle: https://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2005/04/silvia_baron_su.html
 

20/02/2016

Les lettres / Las cartas

Si envoyer et recevoir des lettres ou e-mails à/de ceux qu'on aime (un peu, beaucoup, tendrement...) est un réel plaisir, parfois les mots envoyés ou attendus génèrent une sorte de frustration.
On n'a pas osé écrire ce qu'on pense ou on s'attendait à plus d'empathie, de tendresse, à une missive plus personnelle, une réponse...
 
Enviar o recibir cartas o e-mails es un verdadero placer a/de aquellos que queremos (un poco, mucho, con ternura...), pero a veces las palabras enviadas o esperadas dan lugar a una especie de frustración.
No nos atrevemos a escribir lo que pensamos o nos esperábamos a más empatia, más ternura, a una misiva más personal, una respuesta...
 
Pierre Bonnard

 

Je viens de terminer la lecture de "Les boîtes en carton" de Tom Lanoye, et j'ai souligné ceci, (il parle des lettres reçues):

"Mais s'il est parfois malaisé d'oublier ce qui est écrit, combien plus difficile est d'oublier ce qu'on espérait voir écrit. Et ce qui reste à jamais non écrit."
 
Acabo de terminar la lectura de “Las cajas de cartón” de Tom Lanoye, y he subrayado esto, (habla de las cartas recibidas):
Pero si a veces es complicado olvidar lo que está escrito, cuánto más difícil es olvidar aquello que esperábamos ver escrito. Y aquello que queda para siempre no escrito.”
 
Ceci m'amène, presque inévitablement, à citer Kafka et ses lettres à Milena.
"Tout le malheur de ma vie - je ne le dis pas pour me plaindre, mais pour en tirer une leçon d’intérêt général - vient, si l’on veut, des lettres ou de la possibilité d’en écrire. Je n’ai pour ainsi dire jamais été trompé par les gens, par des lettres toujours ; et cette fois ce n’est pas par celles des autres mais par les miennes."

 Franz Kafka, avril 1922
 
 
Todo esto me lleva, casi inevitablemente a citar a Kafka y sus cartas a Milena.
 
Toda la desdicha de mi vida proviene, si se quiere, de las cartas o de la posibilidad de escribirlas. Y con esto no me quiero quejar, sino formular una observación instructiva. Muy pocas veces me ha engañado una persona; las cartas siempre me engañan. Y no sólo las de otros, sino
también las mías.”

 

 
 
Trouvé sans réf. sur la Toile
Enfin ce passage:
 
 
Comment a pu naître l’idée que des lettres donneraient aux hommes le moyen de communiquer ? On peut penser à un être lointain, on peut saisir un être proche : le reste passe la force humaine. Écrire des lettres, c’est se mettre nu devant les fantômes ; ils attendent ce moment avidement. Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les fantômes les boivent en route. C’est grâce à cette copieuse nourriture qu’ils se multiplient si fabuleusement. L’humanité le sent et lutte contre le péril ; elle a cherché à éliminer le plus qu’elle le pouvait le fantomatique entre les hommes, elle a cherché à obtenir entre eux des relations naturelles, à restaurer la paix des âmes en inventant le chemin de fer, l’auto, l’aéroplane ; mais cela ne sert plus de rien (ces inventions ont été faites une fois la chute déclenchée) ; l’adversaire est tellement plus calme, tellement plus fort ; après la poste, il a inventé le télégraphe sans fil. Les esprits ne mourront pas de faim, mais nous, nous périrons.”
 
Lettres a Milena, Prague,  avril 1922.
 Franz Kafka 
 

 

 
 
Para terminar este párrafo:
 
A quién se le ocurrió que la gente puede mantener relaciones por correspondencia! Uno puede pensar en una persona ausente y puede tocar a una persona presente; todo lo demás supera las fuerzas humanas. Pero escribir cartas significa desnudarse ante los fantasmas, cosa que ellos
aguardan con avidez. Los besos escritos no llegan a destino, son bebidos por los fantasmas en el camino. Y esa abundante alimentación hace que los fantasmas se multipliquen en forma tan
desmesurada. La humanidad lo percibe y lucha contra eso; para eliminar en lo posible todo lo fantasmal que se interpone entre los hombres y para lograr una comunicación natural, para recuperar la paz de las almas, ha inventado el ferrocarril, el automóvil, el aeroplano. Pero ya es tarde; es obvio que esos inventos han surgido en plena caída. La otra parte es mucho más serena y fuerte: después del correo inventó el telégrafo, el teléfono, la telegrafía sin hilo. Los
fantasmas no morirán de hambre, pero nosotros sucumbiremos.”