Une fleur sans épines / Una flor sin espinas

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Les longues soirées devant la cheminée, ce vague à l’âme qui peut nous envahir en laissant notre regard se perdre dans les flammes...et ce poème que j'ai lu un soir.
Il est de Claribel Alegría, (Nicaragua, 1924-2018) nous l'avons déjà rencontrée sur ce blog; son nom m'a toujours enchantée.


 Évoquant des souvenirs
 
Évoquant des souvenirs
j’ai trouvé le tien.
Il ne faisait pas mal.
Je l’ai sorti de son étui,
j’ai secoué ses racines
dans le vent,
je l’ai mis à contre-jour:
C’était un cristal poli
qui reflétait des poissons de couleurs,
une fleur sans épines
qui ne brûlait pas.
Je l’ai jeté contre le mur
et la sirène de mon alarme a sonné.
Qui a éteint son feu?
Qui a usé le fil
de mon souvenir-lance
que j’aimais tant?
 
(Trad: Colette)

 

 
In memoriam, Enrique Grau 1990, Colombia
 
 
 
Barajando recuerdos
 
Barajando recuerdos
me encontré con el tuyo.
No dolía.
Lo saqué de su estuche,
sacudí sus raíces
en el viento,
lo puse a contraluz:
Era un cristal pulido
reflejando peces de colores,
una flor sin espinas
que no ardía.
Lo arrojé contra el muro
y sonó la sirena de mi alarma.
¿Quién apagó su lumbre?
¿Quién le quitó su filo
a mi recuerdo-lanza
que yo amaba?

Commentaires

  • Hola Colette,

    Petit florilège ce matin, sur le coin de la cheminée, carrément hors-sujet, mais c’est dimanche, alors…

    Qu’il gèle ! et qu’à grand bruit, sans relâche, la grêle
    De grains rebondissants fouette la vitre frêle !
    Que la bise d’hiver se fatigue à gémir !
    Qu’importe ? n’ai-je pas un feu clair dans mon âtre,
    Sur mes genoux un chat qui se joue et folâtre,
    Un livre pour veiller, un fauteuil pour dormir ? (Th. Gautier)

    Un programme, perso, qui me convient parfaitement. Le coin du feu inspire les poètes, François Coppée pense aux oiseaux dans la froidure de l’hiver, ce qui ne fait pas bon ménage avec le raminagrobis de Théophile…

    Le soir, au coin du feu, j’ai pensé bien des fois,
    A la mort d’un oiseau, quelque part, dans les bois,
    Pendant les tristes jours de l’hiver monotone
    Les pauvres nids déserts, les nids qu’on abandonne (…)

    Quant à Ronsard, il joue les rabat-joie en prédisant à la fin du fameux sonnet à Hélène l’indifférente un destin avec des perspectives peu réjouissantes, pour elle la vieillesse, pour lui les pissenlits par la racine, le végétarisme pour l’éternité en somme
    … :
    Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
    Assise auprès du feu, dévidant et filant,
    Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant :
    Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle. (…)

    Sur ce coup, on shunte Ronsard, d’autant que j’ignore si vous dévidez et filez. Préférons Théophile, son greffier sur les genoux, qui développe en fait le premier vers d’un envoi de ce voyou de Villon, la « Ballade de la grosse Margot », vraiment pas politiquement correcte celle-là… La suite n’a plus guère de rapport avec le brasier de la cheminée, mais ce serait pitié de ne pouvoir la citer. Quant à son pain cuit, l’allusion interpelle comme on dit chez les chaisières, à vous d’imaginer, sachant qu’un lupanar n’a rien d’une boulangerie:

    Vente, gresle, gelle, j’ay mon pain cuict !
    Je suis paillard, la paillarde me suit.
    Lequel vault mieux, chascun bien s’entresuit.
    L’ung l’autre vault : c’est à mau chat mau rat.
    Ordure amons, ordure nous affuyt.
    Nous deffuyons honneur, il nous deffuyt,
    En ce bourdel ou tenons nostre estat.

    Quelle merveille ce vieux français...

  • Redevenons sérieux et retournons à vos moutons... Nous connaissons tous au coin du feu ces moments qui ressemblent au bonheur, à moins qu’ils n’induisent un spleen doux-amer, une morosité pensive, mais rien de tout cela dans ce poème d’Alegria – Ah le patronyme!
    Sa mémoire a fait le tri, gommé les déboires, les déceptions, les manquements, les humiliations, les pires avanies pour les tenir bien clos dans sa boite de Pandore personnelle, bien planquée en ses profondeurs limbiques. Les souvenirs sortis de leurs étuis deviennent tous des diamants de la plus belle eau, les morts sont tous des braves types, c’est bien connu. Votre poétesse y distingue même par transparence, belle image du spectre lumineux, un ballet multicolore de poissons coralliens… Avec elle, il n’est plus besoin d’aller plonger dans les mers chaudes ! Remarquez, cela ne fait pas long feu, puisqu’elle fracasse son souvenir contre le mur, bel exemple de inconstance humaine, j’allais dire féminine, mais je n’ose pas…

    Juste un détail, un bémol qui chiffonne un brin : le souvenir-lance que vous avez traduit littéralement. Un peu faible non ? Puisqu’il s’agit du fil émoussé de la souvenance, elle aurait pu employer une autre image, la lame du scalpel à décerveler ou encore le bord tranchant de la cuiller à touiller la mémoire. Evidemment, la prosodie n’y aurait plus trouvé son compte.

    Bon, trop long, comme d’habitude, mais c’est toujours un bonheur de remettre en corrélation des poètes de différentes expressions sur des thèmes éminemment universels, d’autres tempéraments avec ceux des écrivains que l’on aime.

    A bientôt, si l’on survit…à la connerie ambiante.

  • Bonjour Gislebert et d'abord grand merci pour ce florilège de poèmes-âtre, et ce dernier en vieux français si savoureux!

    Je suis tout à fait d'accord avec votre remarque sur le souvenir-lance. L’image n’est pas plus claire en espagnol qu'en français, pendant plusieurs jours j'ai retourné ce vers dans ma tête...pour finalement le traduire littéralement. je me suis dit moi aussi que, si ce que'lle veut dire est clair, l'expression est ratée.

    Moi j'ai aimé l'idée de briser un souvenir qui a perdu toute saveur, couleur, attrait. D'ailleurs je crois qu'autant les hommes que les femmes nous enfuyons au plus profond de nos mémoires ces vécus ternis par le temps. Ces flirts si excitants de nos 16-18 ans, peut-être même avons-nous oublié jusqu’au nom des sujets de nos passions passagères.

    Espérons survivre au moins jusqu'à l'an 2020 Gislebert:-)) merci pour tout,
    ¡Que pase un buena semana.

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