20/10/2018

En blanc / En blanco

Que faire quand l’inspiration se fait rare? 
 
Mario Benedetti (Uruguay) m’a fait rire, voyez plutôt.




Page blanche   Mario Benedetti

 

 

Je suis descendu au marché
 
et j'ai rapporté
 
tomates journaux averses
 
endives et envies
 
gambas croupes et amen
 
farine monosyllabes jerez
 
instantanés éternuements riz
 
artichauts et cris
 
rarissimes silences
 
 

page blanche
 
voilà, je te laisse tout
 
fais-en ce que tu veux
 
débrouille-toi
 
ou du moins organise-toi
 
 

moi je ferai une sieste
 
pourvu que tu m’éveilles
 
avec une chose originale
 
et suggestive
 
afin que je la signe

 
 (Trad: Colette)
Sleeping on a bench, Merle Citron
 


Página en blanco   Mario Benedetti
 
 
Bajé al mercado
y traje
tomates diarios aguaceros
endivias y envidias
gambas grupas y amenes
harina monosílabos jerez
instantáneas estornudos arroz
alcachofas y gritos
rarísimos silencios
 
página en blanco
aquí te dejo todo
haz lo que quieras
espabílate
o por lo menos organízate
 
 
yo me echaré una siesta
ojalá me despiertes
con algo original
y sugestivo
para que yo lo firme

Commentaires

J'aime!

Écrit par : hommelibre | 20/10/2018

Hola Colette,

La página blanca, la angustia del escritor…

Qu’ils soient épistoliers, poètes, essayistes, chroniqueurs ou même blogueurs, lorsque l’inspiration fait défaut et que la Muse s’est carapatée, tous vivent les mêmes affres. La méthode de Benedetti (encore un descendant d’émigrés italiens, comme beaucoup en Uruguay) vaut son pesant de denrées potagères. La drôlerie du propos n’étonne guère si l’on sait l’air narquois et rigolard du personnage qu’il affiche sur ses portraits, suffit de consulter ses photos sur Wiki. Sa recette pour ranimer la flamme ? Se replonger dans la vie des gens… Pas de meilleure opportunité pour cela qu’un marché avec ses rumeurs, ses senteurs et ses couleurs. Il nous concocte ainsi une recette, sous forme d’un inventaire dans lequel ne manque qu’un raton-laveur…

Jeter fruits et légumes en vrac dans un cabas, les mélanger avec ses désirs et pulsions, les cris et rires de la foule du marché, le froufrou des soutanes, les gambas avec les gambettes des chalandes, agrémenter de quelques ingrédients allitératifs (endivias y envidias, quel bonheur), les enfariner pour la liaison, bien touiller et verser le tout sur une page blanche. Laisser reposer, le temps de piquer un bon roupillon, et voilà l’affaire… Hélas, les lois de l’entropie étant ce qu’elles sont, peu probable que naisse spontanément de cette ratatouille uruguayenne le chef d’œuvre attendu, il va lui falloir, au Mario, couper, rimailler, versifier, remettre sa prosodie vingt fois sur le métier, pas d’inspiration sans transpiration... La poisse, fin de la sieste.

Le thème a inspiré, parmi beaucoup d’autres, une poétesse belge, Esther Granek, connue de vous certainement. Une rescapée des rafles anti-juives, adolescente cachée et protégée en France et en Belgique pendant la guerre et qui vit maintenant nonagénaire en Israël. Le texte est évidemment d’une autre veine, mais on en aime le ton primesautier, le regard également tendre sur les mauvais élèves médusés devant leur devoir et les poètes en panne de jus créateur … Et puis le pied de nez final sur la page « laide comme un pou », une image qui ne messiérait pas aux stances de Benedetti, cette page restée blanche « quand il vous plut de ne pas voir et aussi de ne pas savoir ». Cinglant le bémol.

https://www.poetica.fr/poeme-2070/esther-granek-une-page-blanche/

Enfin la page blanche peut également constituer le poème en soi. Ou quand le vide fait sens. Victor Hugo intercale comme un titre entre le deuxième et troisième numéro des « Pauca meae » (Contemplations, livre IV) la date de la disparition de Léopoldine « 4 septembre 1843 ». Dessous, juste une ligne pointillée… La page blanche comme une déchirure, cri silencieux couleur de l’indicible. On n’est plus dans le registre de la facétie.

Buena semana.

Écrit par : Gislebert | 20/10/2018

@ Bon dimanche Homme Libre.
Un peu de légèreté pour la semaine.

Écrit par : Colette | 21/10/2018

"Gislebert, le beau cabas que voilà!
Une apparente désinvolture dans ce poème, oui, Benedetti, vous l'aurez lu sans doute, fut surtout essayiste mais ses poèmes me plaisent beaucoup aussi.

Sur le très beau site Terres de femmes vous pourrez en lire quelques uns si vous le désirez.
http://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2009/06/mario-benedettianthologie-po%C3%A9tique.html

Bon dimanche, lumineux ici.

Écrit par : Colette | 21/10/2018

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.