06/10/2018

J.L. Borges y Mallorca

J.L. Borges avait 20 et 21 ans quand, avec sa famille, il passa plusieurs mois à Mallorca. Séjours où il participa à un cercle littéraire, fit de nombreuses rencontres, se promena près de Valldemossa, fréquenta des maisons closes, passa des heures à la plage, bref, vécut la vie d’un jeune homme, émerveillé, de l’époque.
J.L Borges tenía 20 y 21 años cuando, con su familia, hizo dos estancias de varios meses en Mallorca. Estancias en las cuales formó parte de un circulo literario, se encontró con mucha gente, se paseó por Valldemossa, visitó casas de citas, paseó horas por la playa, en fin, vivió la vida de un muchacho, maravillado, de la época.
 
JL Borges 21 años (foto Wiki)
 
Je vous traduis la première phrase d’un poème en prose, écrit par lui, et qui s’intitule “Mallorca”
Majorque est un endroit semblable au bonheur, apte pour y être heureux, apte au scénario du bonheur, et moi - comme tant d’insulaires et d’étrangers- je n’ai presque jamais possédé la veine du bonheur qu’il faut porter en soi pour se sentir un spectateur digne (et non honteux) de tant de clarté de beauté.(...)*
 
Poema en prosa escrito por él:
Mallorca es un lugar parecido a la felicidad, apto para en él ser
dichoso, apto para escenario de dicha, y yo -como tantos isleños y forasteros- 
no he poseído casi nunca el caudal de felicidad que uno
debe llevar adentro para sentirse espectador digno (y no avergonzado)
de tanta claridad de belleza.(...)*

Le monument qui l’avait le plus impressionné, on le comprend , est la cathédrale de Palma à qui il a dédié de court poème de jeunesse.
El monumento que mas le impresionó, es comprensible, es la catedral de Palma a la cual dedicó este corto poema de juventud.
 

 

 
Les vagues à genoux
Les muscles du vent
Les tours verticales comme des monolithes
La cathédrale suspendue d’une étoile
La cathédrale qui est une immense meule
Avec des épis de prières
Loin
Loin
Les mâts esquissaient des horizons
Et sur les plages innocentes
Les vagues neuves chantent les matines
La cathédrale est un avion de pierre
Qui lutte pour rompre mille amarres
Qui l’emprisonnent
La cathédrale sonore comme un applaudissement
Ou comme un baiser
 
(Trad: Colette)

 


 

 

Las olas de rodillas
Los músculos del viento
Las torres verticales como goitos
La catedral colgada de un lucero
La catedral que es una inmensa parva
Con espigas de rezos
Lejos
Lejos
Los mástiles hilvanaban horizontes
Y en las playas ingenuas
Las olas nuevas cantan los maitines
La catedral es un avión de piedra
Que puja por romper las mil amarras
Que lo encarcelan
La catedral sonora como un aplauso
O como un beso
 
*
JORGE LUIS BORGES
(El Dia, Palma de Mallorca, 21-XI-1926.)
 

Commentaires

Hola Colette,

Majorque, je ne connais pas, Borges non plus ou si peu, pas le poète en tous cas. Du prosateur n’ai lu, il y a bien des années, que les nouvelles regroupées dans le recueil « Fictions », que la critique tient pour l’un de ses chefs-d’œuvre.

Oserais-je l’avouer, au risque de paraître culturellement incorrect, ignare indécrottable et me faire incendier par les aficionados de « l’auteur essentiel » édité à la Pléiade, je n’ai pas vraiment accroché et reste un peu sur la réserve, ayant trouvé le style à la fois lourdingue (la traduction ?), le contenu soporifique pour utiliser une formule policée, souvent pédant avec l’étalage complaisant de l’immense érudition de l’auteur - à moins que cela ne soit une forme décalée d’humour… Sur le fond, on peut certes être ébloui par toute l’intelligence de son imaginaire, mais cet univers fantastique panaché de philosophie, à moins que cela ne soit le contraire, il faut aimer.

Si l’on en croit Claude Mauriac sur la quatrième de couverture de mon bouquin, après la lecture de Borges « notre vision des êtres et des choses a changé. Nous sommes plus intelligents. (…) ». Rien que cela… Hélas pour moi, je crois bien ne pas avoir été touché par la grâce… En suis ressorti toujours aussi malvoyant qu’avant, apparemment… Une rencontre manquée, la faute à pas de bol, le travail pour effectuer la correction était sûrement trop important !

Le poème sur la cathédrale de Palma, c’est évidemment autre chose, le jeune Borges se révèle spontané, moins alambiqué, la suite d’images traduit bien les sentiments et l’émotion que la nef gothique, qu’il peut encore admirer (la cécité viendra par la suite), éveille en lui : la mer à ses pieds et le chant des vagues à l’aube comme autant de matines, les « muscles du vent » défiant l’ édifice armé de ses tours dressées comme des épis vers le ciel, jumelles de la mâture des navires amarrés ou lointains… Même si certaines métaphores tiennent davantage du clair-obscur, la loi du genre et puis aussi l’époque, les symbolistes et surréalistes sont passés par là : la cathédrale comparée à « un avion de pierre » ? En bord de mer, plutôt un vaisseau échoué, non ? L’île était-elle déjà sinistrée dans les années vingt par les charters du tourisme de masse ? Autre exemple un peu limite : l’image de la « grande meule » ? La cathédrale assimilée à un immense moulin ? Qui moudrait les « épis de prières » des croyants et pulvériserait peut-être leur foi en même temps ? Allez comprendre, décidément Borges n’est pas un auteur facile.

Quoi qu’il en soit, il semble que Jorge Luis ait aimé l’île et ses habitants. « Le scénario du bonheur », écrit-il en substance, denrée rare en ce monde… Rien de commun avec l’amertume fielleuse de George Sand quatre-vingts ans plus tôt, accompagnée du malheureux Chopin, phtisique au bout de son rouleau, faisant fuir les autochtones qui craignaient la contagion et quittant l’île en catastrophe, quasi moribond, victime d’une hémoptysie qui faillit lui être fatale. « Un hiver à Majorque », le récit de la vindicative baronne Dudevant sur leur séjour est gratiné pour les Majorquins, habillés de pied en cap pour la saison froide, le cas de le dire. Malhonnêtes, paresseux, indolents quelques uns des qualificatifs dont ils se voient gratifiés. La chronique, il est vrai, est un plagiat (avoué), bâclé et mâtiné de méchants souvenirs personnels et n’ajoute rien à la gloire littéraire de son auteure. Peut-être en avez-vous déjà traité dans un précédent billet.

Pour se faire une idée, claro, mieux vaut envisager une petite rando à Mallorca, hors saison, grimper sur les bosses sans touristes pendant qu’on peut encore crapahuter, rencontrer les gens pour vérifier les allégations de George Sand et, s’il reste du temps, éventuellement lire et relire Borges.

Buena semana.

Écrit par : Gislebert | 06/10/2018

@Hola Gislebert, vos abordez beaucoup de sujets qui tous pourraient faire l'objet de longs commentaires. Borges est un auteur compliqué, c'est très certain.
Mais, comme vous le dites les deux courts textes d'aujourd'hui sont imagés mais simples. J'ai aimé cette réflexion sur la capacité - ou pas, à être heureux à la vue de la beauté. Certains, quel dommage pour eux, sont dépourvus de ce talent, ou de cette grâce.
Quand Borges est venu passer quelques mois ici, il n'y avait pas encore de tourisme de masse, celui-ci n'a commencé qu'après la mort de Franco...Et au début du siècle dernier, la mer arrivait au pied de la cathédrale. Depuis "on a gagné du terrain sur les flots".

Pour Georges Sand, nous en reparlerons une autre fois si vous voulez bien, il y a des tas de choses à dire.

Merci et bonne fin de dimanche!

Écrit par : Colette | 07/10/2018

On relie souvent la nouveauté à des images ou des expériences plus ou moins anciennes ou connues.
Ainsi, je relie ce poème ( nouveau pour moi) et la photo qui l'accompagne avec la vision toute récente d'une chaîne montagneuse faisant partie des Dolomites.

Le rapprochement peut sembler incongru, mais il n'est pas gratuit !
En effet, ce que nous appelons "les Dolomites" était autrefois un fond d'océan et la roche contient des coquillages et du corail. Ces montagnes continentales sont en réalité ce qui reste d'une vie marine très ancienne, autrefois horizontale et aquatique, devenue solide et verticale, entourée d'air. Il y a eu une très grande métamorphose.

Ces montagnes très abruptes ressemblent un peu à cette cathédrale avec ses tours verticales, qui peuvent faire penser à de hautes vagues pétrifiées.

Le poème joue avec les notions de pierre solide, de vagues fluides et de la possibilité que cette cathédrale puisse larguer les amarres pour s'envoler.
Je vois aussi un jeu de métamorphoses dans les images suggérées par Borges.

Je ne sais pas écrire de poèmes et peine à expliquer les liens que les vers de Borges créent dans mon esprit, c'est pourquoi je vous propose de regarder à quoi ces Dolomites ressemblent :

https://www.123rf.com/photo_20417277_dolomites-mountain-panorama-in-italy-at-sunset-tre-cime-di-lavaredo.html

Écrit par : Calendula | 07/10/2018

@ Calendula, le parallèle est saisissant! Je ne connais pas les Dolomites, qui sont superbes en photo, alors en vrai!..et je comprends fort bien ce rapprochement.
Pierre-terre-eau, ciel aussi qui rapproche de la spiritualité de la cathédrale, du silence des montagnes qui nous émerveille et nous fait sentir si petits, si humbles aussi.
Merci beaucoup et à bientôt.

Écrit par : Colette | 07/10/2018

Bonjour Colette,

Je partage les remarques de Gislebert sur Borges et "Fictions", seul livre que j'ai lu et qui m'a fait le même effet.

Mais vos textes sont révélateurs d'un regard sur le monde et d'une écriture fine. Bien vu l'illustrer avec les photos de la cathédrale, sorte d'immense bateau sous le ciel.

Bonne journée!

Écrit par : hommelibre | 08/10/2018

@ Bonjour Homme Libre,

Pour Borges, je suis en partie d'accord car les 3 ou 4 poèmes déjà publiés sur ce blog sont à la portée de tous. Son érudition n'y paraît pas et nous n'y sentons pas écrasés. Mais bien sûr je choisis ceux qui ne me semblent pas abscons.

La cathédrale de Palma, la plus grande de style gothique d'Europe, se détache, immense et élancée, et semble à la fois vouloir s'envoler et prendre le large...

À bientôt, merci.

Écrit par : Colette | 08/10/2018

@homme libre

Merci John de remonter de quelques dixièmes le mauvais carnet que m’a distribué Maîtresse Colette pour ma composition trop longue, digressive et hors-sujet. La fois prochaine, cala risque bien d’être des heures de colle, avec obligation de copier cent fois « Je ne dois pas sortir des clous ! ». Encore heureux si je n’ai pas droit à la visite chez le dirlo… Il va falloir faire gaffe, mais aucune crainte pour la récidive, qui a écrit déjà « chat échaudé craint l’eau froide » ?

Écrit par : Gislebert | 08/10/2018

Me voilà prise d'un grand grand fou rire Gislebert:-))

Écrit par : Colette | 08/10/2018

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