29/09/2018

Immenses espérances / Inmensas esperanzas

Parfois je suis lasse de toutes les injonctions à vivre le moment présent; j’ai donc fort apprécié ce poème où demain offre de l’espoir, où demain est coloré et sensuel.
 
 
Demain Pedro Salinas
 
"Demain" Le mot allait, délié, vacant,
sans poids dans le vent,
si dénué d'âme et de corps,
de couleur, de baiser,
que je l'ai laissé passer
près de moi aujourd'hui.
 
Mais soudain toi
tu as dit : "Moi, demain..."
Et tout se peuple
de chair et de bannières.
Sur moi se précipitaient
les promesses
aux six cents couleurs,
avec des robes à la mode,
nues, mais toutes
chargées de caresses.
 
En train ou en gazelles
m'arrivaient -aigus,
sons de violons-
des espoirs ténus
de bouches virginales.
Ou rapides et grandes
comme des navires, de loin, comme des baleines
depuis des mers distantes,
d'immenses espérances
d'un amour sans final.
 
Demain ! Quel mot
vibrant, tendu
d'âme et de chair rose,
corde de l'arc
où tu posas, si effilée,
arme de vingt années,
la flèche la plus sûre
lorsque tu dis : "Moi...."
 
Recueil “La voix qui t'est due”
Traduction Bernard Sesé
La tête à l'envers
 
 
Mañana
 
«Mañana». La palabra
iba suelta, vacante,
ingrávida, en el aire,
tan sin alma y sin cuerpo,
tan sin color ni beso,
que la dejé pasar
por mi lado, en mi hoy.

Pero de pronto tú
dijiste: «Yo, mañana...»
Y todo se pobló
de carne y de banderas.
Se me precipitaban
encima las promesas
de seiscientos colores,
con vestidos de moda,
desnudas, pero todas
cargadas de caricias. 

En trenes o en gacelas
me llegaban -agudas,
sones de violines-
esperanzas delgadas
de bocas virginales.
O veloces y grandes
como buques, de lejos,
como ballenas
desde mares distantes,
inmensas esperanzas
de un amor sin final. 

¡Mañana! Qué palabra
toda vibrante, tensa
de alma y carne rosada,
cuerda del arco donde
tú pusiste, agudísima,
arma de veinte años,
la flecha más segura
cuando dijiste: «Yo...»

Commentaires

Hola Colette,

La poesía no salvará el mundo / la poésie ne sauvera pas le monde

Du moins est-ce l’intitulé qu’un blogueur voisin a donné à son billet, dans une énième paraphrase du questionnement du Prince Mychkine sur la beauté salvatrice du monde… La citation, qui en a connu d’autres au hasard des dissertations laborieuses, ne pâtira pas de ce nouvel avatar, mais la poésie, l’art en général, n’ont pas pour rôles de sauver le monde… Seulement, et ce n'est déjà pas mal pour d’aucuns, d’en occulter temporairement la laideur, d’y retrouver un peu du « lait de la tendresse humaine »… C’est d’ailleurs l’idée force de Salinas, pour lequel la poésie, si l’on a bien lu, n’est qu’un chemin pour tenter d’atteindre l’absolu, à tout le moins de s’en approcher par moments.

Son lyrisme utopique célèbre un « demain » porteur de l’amour retrouvé, de la fête des sens : en témoignent « les promesses aux six cents couleurs…toutes chargées de caresses » ou encore « les immenses espérances d’un amour sans fin ». Vaste programme, comme aurait dit le Général dans un autre contexte...

Pour l’amateur francophone, « demain » évoque d’autres textes : d’abord le poème de Desnos, écrit dans la France occupée de 1942, l’espoir des lendemains qui chantent, avant qu’il ne faille déchanter désenchantés… La lueur qui point au bout de la nuit, Desnos déporté à Theresienstadt ne pourra que l’entrevoir moribond, il y succombe du typhus en 1945, quelques semaines après la libération du camp. L’avenir des poètes n’est pas toujours écrit dans leurs poèmes, du moins leur avenir personnel.

https://www.reseau-canope.fr/poetes-en-resistance/poetes/robert-desnos/demain/

« Demain », c’est aussi et surtout un des plus beaux incipits de la poésie française, ouvrant l’élégie d’un Victor Hugo dévasté par la perte de sa fille Léopoldine, toute jeune épousée noyée dans la Seine, entraînant avec elle son mari qui tente de la sauver. L'adresse outre-tombe du père à son enfant in extenso :

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

«Les Contemplations» (1856)

Sublime. Le poème ne sauve pas le monde, bien sûr, mais il l'embellit.

Buena semana.

Écrit par : Gislebert | 29/09/2018

@ Gislebert, le monde n'a pas besoin de sauveurs, en effet.
Quand l'aujourd'hui est sans saveur, parfois une lueur, un mot, une couleur nous font rêver d'un demain plus excitant, non? Je ne parlerais pas vraiment d'utopie, mais bon.

Je ne connaissais pas le poème de Desnos, profond et si humain, merci beaucoup.

Bon dimanche, soleil ici.

Écrit par : Colette | 30/09/2018

Le monde n'a pas besoin de sauveurs, soit.
Mais besoin d'un ou de plusieurs sursauts?

Continuer à aller droit dans le mur par âpreté au gain… sans éthique Journalistes! le dire, l'écrire, le dénoncer puis... s'en retourner discrètement ou confortablement sucer son pouce en attendant que le salut nous vienne du ciel

Victor Hugo entre autres, parlant!

Écrit par : Myriam Belakovsky | 30/09/2018

Si je lis bien, c'est le mot " moi" / "yo" qui donne au mot " demain"/ " mañana" toute sa consistance et son intérêt. C'est le " moi" qui déclenche le tourbillon de mots chez le poète. Sans " moi", le " demain" était vide, sans poids.
Ce poème parle donc de la joyeuse promesse de retrouvailles, de retrouvailles physiques, charnelles.
Comme vous, Colette, je trouve que de se focaliser sur le moment présent ne suffit pas. Cela peut nous enlever la possibilité de nous réjouir et ce serait bien dommage.
Ensuite, à se réjouir ou à attendre intensément le lendemain, on prend le risque de la déception. Mais si on ne peut pas prendre ce risque- là, c'est qu'on vit à tout petit feu !

Remarque linguistique :
Pensez - vous qu'on aurait pu traduire le " yo" par " je " ? " Demain, je ..." .
Aussi parce que la phrase se termine probablement par : ...viens te retrouver.
Je rechigne un peu devant le " moi" , qui me semble si insistant.

Écrit par : Calendula | 30/09/2018

Notre présent est habité de passé et d'espoirs, le futur reste inconnu et peut revêtir moult dessins !

L'Espagne est à l'ouest, en quelque sorte, notre continuité, notre "demain", il me semble, mais ce ne sont que mes projections, que le passé se tient à l'Est et le futur à l'ouest, c'est ainsi que notre astre nous projette dans ses spirales. Où commence-t'il et où finit-il ?

D'une certaine manière, nous précédons la poésie hispanique qui ne peut que nous dire l'aventure, c'est rassurant !

Écrit par : Corto | 30/09/2018

@ Calendula, votre remarque linguistique va dans le même sens que mes pensées et je me suis demandé pour quelle raison le traducteur avait mis "moi". Il faudrait le lui demander bien sûr.
Parfois j'adapte des traductions faites par d'autres, quand elles ne me semblent pas correspondre à ma compréhension. Ici, ce hic mis à part, elle est belle. J'ai donc gardé le tout. Mais 100% d'accord avec vous.

Écrit par : Colette | 30/09/2018

"D'immenses espérances d'un amour sans fin(al)" Vous trouvez pas cela utopique, z'en connaissez beaucoup ? Il est vrai que l'espérance est le dernier fléau resté captif dans la boîte de Madame Pandore...

Écrit par : Gislebert | 30/09/2018

@Gislebert, en poésie aucun rêve ne semble utopique, voyez plutôt:
"les promesses
aux six cents couleurs,
avec des robes à la mode,
nues, mais toutes
chargées de caresses."

Z'avez déjà vu des promesses comme ça, vous? Bon, je rigole.

Et je vous souhaite une très bonne nuit.

Écrit par : Colette | 30/09/2018

Gislebert, merci de poser sous nos yeux le si beau poème de Victor Hugo.
Il est là comme un phare, pour la langue, et pour ce qu'il exprime.


Colette: qu'elles sont belles ces promesses qui délivrent de l'implacable présent.
Bonne journée, très fraîche et grise ici.

Écrit par : hommelibre | 01/10/2018

"Des promesses nues chargées de caresses " ? Mais je ne connais que cela, Colette, toutes les nuits, dans mes rêves échevelés...

Écrit par : Gislebert | 01/10/2018

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