22/09/2018

Temps d'île / Tiempo de isla

Pas d'illustration accompagnant le poème d'aujourd'hui; à la lecture les images surgissent des mots, du moins dans ma tête.

 Un court recueil de Pedro Salinas “La mer lumière” reçu par la poste. Version bilingue, magnifique traduction.

 

Temps d’île
 
Pedro Salinas
 
1
Qui m’appelle de la voix
d’un oiseau qui crie?

Quel amour m’aime, quel amour
m’invente des caresses,

caché entre deux airs,
simulant la brise?

Le palmier, qui l’a mis
- celui qui me rafraîchit

avec des souffles d’ombres et de soleil -
là où moi je le souhaitais?

Le sable, qui l’a lissé,
si lisse, si lisse,

pour qu’en traits infiniment légers
la main m’écrive,

sur une amante que je n’ai jamais vue,
sur une amante cachée,

parmi la pudeur de l’écume,
messages d’ondines?

Pourquoi me donne-t-on tant de bleu
sans que je le demande,

le ciel qui l’invente,
la mer, qui l’imite?

Quel est le Dieu qui au huitième jour
m’a tracé cette île,

commerce de beautés,
bourse sans cupidité?

Ici, terre, ciel et mer,
vendant

écume. sable, soleil, nuage,
trafiquent allègrement;

sans fraude ils s’enrichissent,
- des gains très purs -,

pour des aurores ils donnent des astres,
ils échangent des merveilles.

Le temps des îles: on le compte
avec des chiffres magiques;

l’heure n’a plus de minutes:
soixante délices;

avril passe tel trente soleils,
et un jour est un jour.

Qui en emportant les angoisses,
a donné forme au bonheur?
 
 
 
Recueil: La mer lumière, Pedro Salinas. PUF Blaise Pascal.
Traduction Bernadette Hidalgo Bachs.
 
 
TIEMPO DE ISLA  Pedro Salinas
1
¿Quién me llama por la voz
de un ave que pía?

¿Qué amor me quiere, qué amor
me inventa caricias,
 
escondido entre dos aires,
fingiéndose brisa?
 
La palmera, ¿quién la ha puesto
la que me abanica
 
con soplos de sombra y sol—
donde yo quería?
 
La arena, ¿quién la ha alisado,
tan lisa, tan lisa,
 
para que en rasgos levísimos
la mano me escriba,
 
de amante que nunca he visto,
de amante escondida,
 
entre pudores de espuma,
mensajes de ondina?
 
¿Por qué me dan tanto azul,
sin que se lo pida,
 
el cielo que se lo inventa,
el mar, que lo imita?
 
¿Cuál fue el dios qué un día octavo
me trazó esta isla,
 
trocadero de hermosuras,
lonja sin codicia?
 
Aquí tierra, cielo y mar,
en mercaderías
 
de espuma, arena, sol, nube,
felices trafican;
 
sin engaño se enriquecen,
ganancias purísimas—,
 
luceros dan por auroras,
cambian maravillas.
 
Tiempo de isla: se cuenta
por mágicas cifras;
 
la hora no tiene minutos:
sesenta delicias;
 
pasa abril en treinta soles,
y un día es un día.
 
¿Quién, llevándose congojas,
dio forma a la dicha?

 

 

Commentaires

Hola Colette,

A cada uno su isla…

Quelle est belle l’image du « jour qui emporte les angoisses et donne forme au bonheur »… Programme pour lequel on signe des deux mains…La poésie nous dévoile décidément la réalité du monde, même si elle la transfigure, cette réalité qui nous entoure et nous constitue. Les poètes, à leur manière, sont à des explorateurs de l’âme, des passeurs qui nous tendent un miroir à la fois révélateur et déformant.

Déniché, moins lyrique évidemment puisqu’il est en lengua francesa, un poème peu connu, d’un auteur qui fait partie des poètes contemporains, mort il y peu en 2016, ancien instituteur et professeur de français dans le 13e à Paris. Lauréat de nombreux prix (entre autres de l’Académie française). Comme quoi, Colette, l’enseignement mène à tout pour qui sait en sortir…

J’aime l’association du rêve d’enfant à l'idée de l’île, on sent le regard bienveillant de l’ancien enseignant.

L’île des rêves

Il a mis le veston du père,
Les chaussures de la maman
Et le pantalon du grand frère
Il nage dans ses vêtements.

Il nage, il nage à perdre haleine.
Il croise des poissons volants,
Des thons, des dauphins, des baleines...
Que de monde, dans l'océan!

Écume blanche et coquillages,
Il nage depuis si longtemps
Qu'il aborde enfin au rivage
Du pays des rêves d'enfants.

Jacques Charpentreau

Bonne semaine.

Écrit par : Gislebert | 22/09/2018

@ Gislbert, qu'il est beau ce pays des rêves enfantins, merci!
Je ne connais pas du tout J. Charpentreau, à découvrir.

Passez un bon week-end où "l'heure n'a plus de minutes, soixante délices".

Écrit par : Colette | 22/09/2018

Bonjour Colette,

L'écriture fluide nous transporte d'un lieu, d'une image, à l'autre, presque sans s'en apercevoir. Quelle successions d'images, qui parfois ne surgissent qu'à la fin de deux lignes comme un météore fugace! Soixante délices, comme autant d'éclats de lumière savoureuse.

Petit bémol sur le contenu, cette référence "commerciale" qui laisse implicitement percer un antagonisme:

"sans fraude ils s’enrichissent,
- des gains très purs -,"

Écrit par : hommelibre | 24/09/2018

@Homme Libre, je pense que, par associations d'idées, il arrive à ces deux vers de votre bémol.
Voyons: il parle d'abord d' "écume. sable, soleil, nuage," qui"trafiquent allègrement" et emploie trafiquent plutôt qu'échangent ou un autre verbe.

Les îles, c'est connu, sont des endroits merveilleux pour les contrebandiers et trafiquants de tout genre. C'est par ce biais qu'il passe, je crois, à la gratuité, aux "gains très purs".

Mais c'est une explication très personnelle, la poésie est un monde ouvert où chacun y voit ce qu'il peut ou veut.

Comme vous j'y ai vu un récit fluide à travers des images, fort belles.

Merci et bonne fin de journée.

Écrit par : Colette | 24/09/2018

Votre interprétation est intéressante et a du sens. Cela va mieux avec le texte que mon bémol. Je laisse tourner. Merci.

Écrit par : hommelibre | 24/09/2018

Ne peut-on parler du trafic aérien des nuages qui "sans fraude s'enrichissent des gains très purs: pour des aurores ils donnent des astres,
ils échangent des merveilles."


en rêvant au ciel... pause ou point d'orgue… en cas de peine de coeur… soupir

sans oublier d'autres îles, chantions-nous, entraînés par un préfet des études
où "l'école est remplacée par des concerts d'oiseaux". - Où ça?
- Aux îles Vent Debout!

Bonsoir à tous.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 24/09/2018

Une belle idée celle du trafic aérien des nuages, on pourrait penser à celui des oiseaux aussi...
Bonne journée.

Écrit par : Colette | 26/09/2018

Oui, Colette,

aussi cette colombe... messagère de l'Esprit

Bien à vous.

Écrit par : Myriam | 26/09/2018

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