25/08/2018

Moudre les instants / Moler los instantes

Peut-être parce que l’été ici tout est immobile - l’air chaud, le ciel sans nuages, la nature figée – ai-je choisi un autre poème “qui tourne”. Cette fois c’est un moulin, non non pas celui de Don Quichotte!, nous sommes au Chili avec le poète surréaliste Vicente Huidobro.

 
 

 

http://www.urbansketchers.org/2014/11/by-marc-taro-holmes...
 

 

 
Moulin, Vicente Huidobro.
 
Plus qu’un âne, le vent est patient.
 
Tourne tourne tourne
Moulin qui moud les heures
Bientôt arrivera le printemps
Et tes ailes seront couvertes de fleurs
 
Tourne tourne tourne
Moulin qui moud les jours
Bientôt arrivera l’été
Et tu auras des fruits sur ta tour
 
Tourne, tourne tourne
Moulin qui moud les mois
Bientôt viendra l’automne
Et tu seras triste sur ta croix
 
Tourne tourne tourne
Moulin broyeur d’années
Bientôt viendra l’hiver
Et tes larmes gèleront
 
Voici le vrai moulin
N’oubliez jamais sa chanson
ll fait la pluie et le beau temps
Il fait les quatre saisons
 
Moulin de mort, moulin de vie
Mouds les instants comme une montre
Eux aussi sont des grains Moulin de la mélancolie
Farine du temps qui rendra nos cheveux blancs.
(Trad: Colette)
 
 
 
 
Molino V. Huidobro
 
El viento más que un asno es paciente.
 
Gira gira gira
Molino que mueles las horas
Pronto será la primavera
Y tendrás tus alas cubiertas de flores
 
Gira gira gira
Molino que mueles los días
Pronto será el estío
Y tendrás frutos en tu torre
 
Gira gira gira
Molino que mueles los meses
Pronto vendrá el otoño
Y estarás triste en tu cruz
 
Gira gira gira
Molino moledor de años
Pronto vendrá el invierno
Y se helarán tus lágrimas
 
He aquí el verdadero molino
No olvidéis jamás su canción
Él hace llover y hace el buen tiempo
Él hace las cuatro estaciones
 
Molino de la muerte Molino de la vida
Muele los instantes como un reloj
Éstos también son granos Molino de la melancolía
Harina del tiempo que pondrá nuestros cabellos blancos.
 
Vicente Huidobro (Chileno)
Paris,1922

Commentaires

Hola Colette,

El tiempo cierra las heridas y cava las arrugas, como es bien sabido.

« Si diligente soit-elle, aucune police au monde ne peut arrêter le temps qui s’enfuit. » (Pierre Dac)

Huidobro, vous aviez déjà traduit l’un de ses poèmes il y a quelques semaines. L’écrivain chilien, qui se voulait le novateur de la poésie de son temps, très impliqué et fréquentant les surréalistes à Paris autour les années vingt, livre ici un poème d’une facture et d’un style qui ne doivent rien au surréalisme, recourant à l’image de la course des saisons, sur le temps qui file, l’inexorable assassin. Un thème très fréquenté qui traverse les âges et où les plus grands se bousculent, chez les poètes français de Charles d’Orléans : «Le temps a laissé son manteau De vent, de froidure et de pluie (…) » à Aragon : « Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard. » (…)

En première lecture, le texte, apparemment simple, ordonné avec ses quatrains bien sages, fait un peu penser aux poésies d’amateurs que l’on peut trouver çà et là sur la toile. Rien de péjoratif dans cette remarque, on y trouve souvent des trésors et puis le discours sur l’art poétique, de toute manière, c’est une auberge espagnole (l’expression s’impose sur ce blog !) où chacun amène ses idées, parfois un chemin de Sisyphe que l’on emprunte selon son gré (lire, relire, relire encore, je pense aux symbolistes…)

La relecture de la version originale, en parallèle avec votre traduction, révèle cependant la patte de l’écrivain : la construction d’abord avec la progression du temps (heures, jours, mois, années), la récurrence du « gira, gira, gira » en début de chaque quatrain, l’emploi des allitérations et assonances, l’évolution programmée vers la fin du voyage, des fleurs aux fruits pour aboutir aux larmes gelées… Ensuite la métaphore du moulin qui broie et moud les instants que le temps lui fournit, ces grains de temps, indiscutablement une belle trouvaille. En sort la farine qui nous blanchit sous le harnais, pauvres de nous…Indiscutablement, le poète possède son art.

Chacun connaît le moulin à poivre, à café, à huile, à blé bien sûr puisque, en l’occurrence dans le poème, il s’agit d’un moulin à vent qui tient le rôle du sablier… Ce vent, dont Huidobro fait le serviteur implacable et imprévisible du temps, tantôt violent quand il nous bouscule dans nos aléas de vie, tantôt nonchalant quand il nous permet de déguster l’instant présent, le Carpe diem, les moments fugaces de bonheur. A cette liste, faudrait rajouter, mais c’est hors sujet, les moulins à paroles, ces bavards impénitents défiant les lois de la physique, les seuls qui tournent sans qu’on ait besoin de les alimenter, sans qu’on ne puisse jamais rabattre leur caquet…

Bien choisie l’illustration du moulin québécois : l’aquarelle, l’art de l’instant, du fugace, de l’impression immédiate, bien en adéquation.

Une remarque pour finir : avec sa citation en exergue, Huidobro affirme que les ânes peuvent être patients. Il pensait peut-être à la rancunière mule papale du conte de Daudet, qui attendit sept ans avant de décocher son coup de sabot fatal. Bémol : il a sûrement raison, mais sans vouloir médire de la gent asinienne, d’une randonnée avec mes enfants, effectuée en compagnie de deux ânes fantasques, qui portaient le matériel et le ravito, j’ai gardé le souvenir que c’étaient surtout les accompagnants qui devaient faire preuve de patience, et pas qu’un peu,… Sympas les cadichons, mais n’en font vraiment qu’à leur tête et n’usurpent pas leur réputation.

Buena semana.

Écrit par : Gislebert | 25/08/2018

@ Bonjour Gislebert, d'abord merci pour cette, ou ces lecture attentives.
Le poème peut en effet être lu comme une simple et jolie comptine.
Et si on prend le temps de s'y attarder on y découvre tant dans la forme que dans le fond de petits trésors. Vous l'avez vu.
Ce vent qui nous pousse dans la vie vers sa fin (farine sur mes cheveux, oui, oui) et grâce auquel nous vivons, mangeons du pain.
Vous suivez ce blog depuis un temps déjà, sans doute connaissez-vous alors le grand poète Argentin Roberto Juarroz.
Je lisais hier cette phrase de lui:
"La poesía es una visionaria y arriesgada tentativa de acceder a un espacio que ha desvelado y angustiado siempre al hombre: el espacio de lo imposible, que a veces parece también el espacio de lo indecible."
(La poésie est une tentative visionnaire et risquée d'accéder à un espace qui a toujours tenu éveillé et angoissé l'homme: l'espace de l'impossible, qui semble parfois l'espace de l'indicible).

Connaissant peu d'ânes, que j'aime beaucoup par ailleurs, je suis incapable de décider qui d'eux ou de nous est patient. J'aurais tendance à penser comme vous, mais les ânes ont-ils été crées pour notre plaisir?

Bon dimanche, sol y cielo azul aquí.

Écrit par : Colette | 26/08/2018

Bonjour Colette,

Un petit détour, parlant de moulins, détour et surprise... :

https://www.youtube.com/watch?v=zE8uSUWSwfw

Bonne journée.

Écrit par : hommelibre | 27/08/2018

@ Belle et très mélodieuse surprise HL, merci beaucoup!
Cette jeune femme sait placer sa voix, la moduler et l'ensemble est très réussi.
Cette chanson chantée par Michel Legrand m'a toujours semblé un peu sirupeuse, ici elle prend de l'envol...et nous retrouvons le vent du poème!:-))

Bonne journée à vous aussi.

Écrit par : Colette | 27/08/2018

Ce n'est plus de la farine qui sort de ce moulin, mais de la bouillie...
Merci pour le deuxième degré...

Écrit par : Gislebert | 27/08/2018

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.