18/08/2018

Tourne, mon coeur / Gira, corazón

Aujourd’hui un poème de Lorca; sous sa plume une superbe envolée d’images qui lui viennent en s’adressant à une girouette.

J’espère qu’en traduction-français vous arriverez à percevoir le rythme et la beauté qui en ressortent.

 

 
http://www.forging-ahead.co.uk/windvane.htm

Girouette

Federico Garcia Lorca



Vent du Sud,
brun, ardent,
ton souffle sur ma chair
apporte un semis de regards
brillants et le parfum
des orangers.
Tu fais rougir la lune
et sangloter
les peupliers captifs, mais tu arrives
trop tard!
J'ai déjà enroulé la nuit de mon histoire
sur l'étagère!
Même sans vent,
crois-moi!
Tourne, mon cœur,
tourne, mon cœur.
Vent du nord,
ours blanc du vent!
Tu souffles sur ma chair,
tout frissonnant d'aurores
boréales,
avec ta traîne de spectres
capitaines,
et riant de Dante
aux éclats.
Ô polisseur d'étoiles!
Mais tu arrives trop tard.
L'armoire est vermoulue
et j'ai perdu la clé.
 
Même sans vent,
crois-moi!
Tourne, mon cœur,
tourne, mon cœur.
Brises, gnomes et vents
venus de nulle part.
Moustiques de la rose
pétales en pyramides.
Vents alizés sevrés
parmi les rudes arbres,
flûtes dans la bourrasque,
laissez-moi!
De lourdes chaînes ancrent
mes souvenirs,
et captif est l’oiseau
qui dessine le soir
de ses trilles.
 
Les choses qui s'en vont jamais ne reviennent,
tout le monde le sait,
et dans la foule des vents
il est vain de se plaindre.
 
N'est-ce pas, peuplier, maître de la brise?
Il est vain de se plaindre!
 
Même sans vent,
crois-moi!
Tourne, mon cœur,
tourne, mon cœur.
Juillet 1920
 
Fuente Vaqueros, Grenade.
(Trad:Colette)
 

Veleta


Federico García Lorca
 
Viento del Sur,
moreno, ardiente,
llegas sobre mi carne,
trayéndome semilla
de brillantes
miradas, empapado
de azahares.
Pones roja la luna
y sollozantes
los álamos cautivos, pero vienes
¡demasiado tarde!
¡Ya he enrollado la noche de mi cuento
en el estante!
Sin ningún viento,
¡hazme caso!,
gira, corazón;
gira, corazón.
Aire del Norte,
¡oso blanco del viento!
Llegas sobre mi carne
tembloroso de auroras
boreales,
con tu capa de espectros
capitanes,
y riyéndote a gritos
del Dante.
¡Oh pulidor de estrellas!
Pero vienes
demasiado tarde.
Mi almario está musgoso
y he perdido la llave.
Sin ningún viento,
¡hazme caso!,
gira, corazón;
gira, corazón.
Brisas, gnomos y vientos
de ninguna parte.
Mosquitos de la rosa
de pétalos pirámides.
Alisios destetados
entre los rudos árboles,
flautas en la tormenta,
¡dejadme!
Tiene recias cadenas
mi recuerdo,
y está cautiva el ave
que dibuja con trinos
la tarde.
Las cosas que se van no vuelven nunca,
todo el mundo lo sabe,
y entre el claro gentío de los vientos
es inútil quejarse.
¿Verdad, chopo, maestro de la brisa?
¡Es inútil quejarse!
Sin ningún viento.
¡hazme caso!
gira, corazón;
gira, corazón.
 

Commentaires

Hola Colette,

Siempre Lorca, usted es una verdadera aficionada…

D’autres poètes, aux destins brisés aussi, sont contemporains de Lorca : Machado, réfugié au bout de son rouleau et rendant l’âme à Collioure, Unamuno ostracisé et mort peu après son discours de défi à la junte de l’Université de Salamanque, Miguel Hernandez, s’éteignant de phtisie en prison en 1942, le plus emblématique, lui qui s’est battu les armes à la main et qui, autodidacte et fils d’un métayer parmi ses pairs intellectuels bourgeois, détonne singulièrement... Lorca leur fait de l’ombre à tous, on les lit moins, on les méconnaît, du moins en France, à l’exception peut-être de Machado. En va-t-il différemment dans l’Espagne d’aujourd’hui, sont-ils toujours vivants ailleurs que dans les facultés de lettres, dans la mémoire collective ?

Ce qu’apporte l’aura du martyre… Simple observation qui n’enlève rien aux mérites et au génie littéraires de Federico.

Pour en revenir au poème : pas facile à traduire, surtout avec ces métaphores comme chaloupées, télescopées et souvent absconses, habituelles chez Lorca, certaines incongrues : « polisseur d’étoiles, ours blanc du vent, moustiques de la rose… (Faut parfois s’y reprendre à deux fois pour en saisir le sens……), d’autres immédiates et magnifiques : « L’oiseau qui dessine le soir de ses trilles ».

Vous vous en tirez fort bien, bravo. La lengua francese arrive même à bien rendre le rythme de ces sautes venteuses qui attisent les passions ou les refroidissent et auxquelles se réfère le jeune Federico (on est en 1920, il a 22 ans), le cœur déchiré, tourmenté par ses amours cachées, interdites dans son milieu, le plus souvent déçues si l’on en croit ses bios… Il saisit un moment où ces vents le laissent indifférent, où Cupidon s’en fout, il a baissé le rideau, perdu la clé de l’armoire aux merveilles, inscrit aux abonnés absents. Du moins c’est ce qu’il nous raconte, car le cœur palpitant vacille toujours...

Sagesse résignée des derniers vers : « Les choses qui s’en vont jamais ne reviennent », un peu simplette la philosophie de Lorca. On le lui reprochait : « Pas très intelligent, mais les poètes n’ont pas besoin de l’être » disait (à peu près) son ami Dali. Peut-être bien, mais c’est joliment formulé et l’on peut aimer la métaphore arboricole finale, ce peuplier qui plie et dont la frondaison bruit sous les assauts des éléments sans se plaindre : lui sait bien qu’il est vain de se lamenter, pas comme son voisin, ce pleurnicheur de saule qui n’a encore rien compris… enfin, en extrapolant, ce que l’on pourrait fabuler avec un clin d’œil à Monsieur de La Fontaine…

A-propos des relations Lorca-Dali, pour conclure cette anecdote un peu salace : Dali a confié lors d’un entretien que Garcia Lorca, alors proche ami dans les années vingt, (cela s’est un peu gâté après « Le Chien andalou ») avait essayé de le séduire (il use même d’un terme de son cru, plus cru…), mais sans succès. Ce qui a fait écrire à un critique : «Le cul de Salvador était imprenable comme l’Alcazar de Tolède ». Toujours ces références à la Guerra civil, on n’en sort pas… Vous laisse juge du bien-fondé de l’assertion.

Hasta la proxima.

Écrit par : Gislebert | 19/08/2018

Hola Colette,

Quel régal: deux textes épatants ce matin. Celui de Lorca, ivresse qui laisse une gueule de bois de secousses et d'images, et le commentaire de Gislebert qui creuse dans les téléscopages et ouvre des portes latérales.

Bon dimanche!

Écrit par : hommelibre | 19/08/2018

@HL

Merci, John, pour ce feed-back positif, comme dirait Madame Calendula dans son français le plus châtié… C’est assez rare pour le souligner, d’habitude on se fait plutôt engueuler quand ce n'est pas remettre en place de manière cinglante.

On ne va pas se la jouer à « Passe-moi la rhubarbe et je te refilerai le séné », on va laisser la flagornerie aux pros de la plateforme, mais permettez-moi de vous complimenter pour la qualité de votre blog, je serai bien incapable d’assurer la permanence d’une telle qualité rédactionnelle d’infos et de docus.

Écrit par : Gislebert | 19/08/2018

@ Gislebert, un vrai plaisir de lire vos mots, merci!
Ces poètes contemporains de Lorca sont très connus ici et sont souvent cités partout; c'est à l'étranger qu'on les connaît moins je crois. Personnellement j'aime beaucoup la poésie et le personnage de Miguel Hernández.

Pas facile à traduire, oh que non, j'y ai passé plus d'un mois pour le résultat que vous voyez...La simplicité apparente de ses vers, les nombreuses images rendent la traduction très compliquée et le texte original y perd toujours un peu ou beaucoup, selon.
Mais, comme je le dis souvent, merci les traductions qui nous permettent d'élargir les champs de nos plaisirs, connaissances.
Heureusement par exemple que Shakespeare est traduit en français...son anglais est si subtil et compliqué!!

Dali et Lorca, oui, une relation bien mouvementée...votre citation m'a fait rire.

Bon dimanche.

@ Homme libre, bien contente que les images du poème vous aient "frappé", ce poème me plaît énormément. Merci d'être passé, bonne journée.

Écrit par : Colette | 19/08/2018

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