14/07/2018

Seulement voir / Solamente ver

Roberto Juarroz, 1925-1995; poète Argentin, un des meilleurs selon l'avis général et le mien en particulier:-)
Son oeuvre est réunie sous un unique titre: Poésie Verticale.
"Dans l'un de ses derniers recueils, Treizième poésie verticale, publié en 1993, Roberto Juarroz forme le vœu de parvenir à « dessiner les pensées comme une branche se dessine sur le ciel ».(wiki)

 

 

Ventana, Ernest Descals




Il dessinait partout des fenêtres.
Sur les murs trop hauts,
sur les murs trop bas,
sur les parois obtuses, dans les coins,
dans l'air et jusque sur les plafonds.


Il dessinait des fenêtres comme s'il dessinait des oiseaux.
Sur le sol, sur les nuits,
sur les regards tangiblement sourds,
sur les environs de la mort,
sur les tombes, les arbres.

Il dessinait des fenêtres jusque sur les portes.
Mais jamais il ne dessina une porte.
Il ne voulait ni entrer ni sortir.
Il savait que cela ne se peut.
Il voulait seulement voir : voir.
Il dessinait des fenêtres.

 

 Partout.

 

(Douzième poésie verticale, traduction de Fernand Verhesen)
 
Roberto Juarroz 1925-1995, considerado como el mejor poeta argentino de su tiempo, así lo veo yo también, reunió toda su obra bajo un mismo título, Poesía Vertical.
En su Trigésima y última Poesía Vertical, 1993, emite el deseo de dibujar los pensamientos como una rama se dibuja sobre el cielo.
 
 
Beatriz Kohn, Caracas, 1939
 
 
Dibujaba ventanas en todas partes.
En los muros demasiado altos,
en los muros demasiado bajos,
en las paredes obtusas, en los rincones,
en el aire y hasta en los techos. 
 
Dibujaba ventanas como si dibujara pájaros.
En el piso, en las noches,
en las miradas palpablemente sordas,
en los alrededores de la muerte,
en las tumbas, los árboles. 
 
Dibujaba ventanas hasta en las puertas.
Pero nunca dibujó una puerta.
No quería entrar ni salir.
Sabía que no se puede.
Solamente quería ver: ver.
Dibujaba ventanas. 
 
En todas partes.
 

Commentaires

Hola Colette,

¿ Ventana cerrada o abierta? Esa es la cuestión…

Le thème de la fenêtre en poésie : utilisé déjà par le vieil Homère. Ulysse et ses compagnons, fuyant la fureur de Polyphème et accueillis par Eole sur son île en plein hiver, s’étonnèrent de l’absence de fenêtres en son palais, ne trouvant que des baies ouvertes sur l’horizon et se gelant les miches : pas pour rien que le palais d’Eole était surnommé dans la région la maison des courants d’air, d’où l’expression passée dans le langage courant pour une demeure mal chauffée…. Si non è vero… Bon, là, j’avoue avoir un peu brodé, mais l’Odyssée en a vu et en verra d’autres...

Symbole d’ouverture, d’échanges de connaissance et de savoir - l’idée-force du concepteur de Windows et de son logo -, la fenêtre est aussi une frontière, une barrière entre le privé et l’affaire publique, une limite entre le familier et l’étranger, très utilisée en peinture (Juan Gris bel exemple), servant de perspective, comme de vitrine ou de décor de théâtre. Les hommes montrent malheureusement plus d’aptitudes à monter des murs qu’à jeter des ponts et percer des fenêtres …

Tous les poètes français du XIXe et leurs suiveurs ont traité du thème, de V. Hugo à Eluard, chacun à sa manière. Même Prévert, bien involontairement, y a participé, mais pas par l'écriture : accidentellement tombé d’une porte-fenêtre à la fin des années quarante, il en a gardé des séquelles physiques pour le reste de sa vie…

Pour Totor, les fenêtres doivent rester ouvertes : une belle pièce en vers libres en témoigne, à la fois musicale et impressionniste dans « L’Art d’être Grand-père », où, plongé dans un demi-sommeil, le poète rêve des bruits familiers, les voix de ses petits-enfants, les bruits de la rue, tout le contraire de Juarroz qui, à la cécité qui écoute de Hugo, privilégie le regard du sourd (entre parenthèse titre d’un fameux spectacle entièrement muet de Robert Wilson dans les années 70).

https://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/Poemes/victor_hugo/fenetres_ouvertes

Baudelaire (encore lui !) dans ses « Poésies en prose » les préfère fermées : « Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. »

http://www.poesie.net/baudfen.htm

Mallarmé, limpide pour une fois et très noir (l’oxymoron lui aurait plu !), dépeint un phtisique en fin de course, dont l’ « œil gorgé de lumière » embrasse - il écrit encrasse… bonjour les glaires ! - les carreaux encore tièdes des fenêtres chauffées par le soleil.

https://paroles2chansons.lemonde.fr/auteur-stephane-mallarme/poeme-les-fenetres.html

Une touche féminine avec Rosemonde Gérard, Madame Edmond Rostand à la ville, , qui ouvre grand ses fenêtres au mois de juillet ("Calendrier") :

http://nuageneuf.over-blog.com/article-rosemonde-gerard-calendrier-94604612.html

Foultitude des métaphores. Votre poète argentin, lui acharné fenêtrophile et obsédé voyeur, les dessine fermées ou ouvertes, laissant la place au rêve. Il ne cherche pas à les franchir, jamais il ne dessine des portes, il ne veut que voir, comme s’il savait l’inanité de vouloir passer de l’autre côté du miroir.

Pour vous qui vivez dans un pays où fleurissent les orangers, ces deux beaux vers conclusifs d’un poème d’Apollinaire (« Ondes, Calligrammes ») :

La fenêtre s’ouvre comme une orange
Le beau fruit de la lumière.

Buena semana.

Écrit par : Gislebert | 15/07/2018

Hola la, Colette, quel texte!
Limpide. Quelle belle écriture.

Je comprends son idée: « dessiner les pensées comme une branche se dessine sur le ciel ». Cela me parle bien.


@ Gislebert:

Deux vers d'Apollinaire et le paysage change!


Bon dimanche Colette, et à vous aussi Gislebert.

Écrit par : hommelibre | 15/07/2018

"Deux vers d'Apollinaire et le paysage change!"
19 ans, en pleine école de recrue à Losone, j'obtiens le droit d'aller à Lausanne pour l'inscription à l'uni. Je passe par Payot et je me décide pour le recueil d'Apollinaire cité ci-dessus par Gislebert.
Je l'ouvre et le premier vers que je lis :
"Danse, grenadier, avec tes pommes de pin"
GRRRR !

Écrit par : Géo | 15/07/2018

@Géo

Je compatis, vu les circonstances de l'époque... Mais avouez, il y a de quoi s'esclaffer devant la malice du hasard...

Écrit par : Gislebert | 15/07/2018

@ Gislebert, vous nous gâtez là! la fenêtre dans tous ses états. J'ignorais la terrible mésaventure de Prévert.
Ici dans les sud les fenêtres sont, il le faut en été, fermées en journée.
Merci pour tout, et ces deux vers finaux, magnifiques!
Passez une bonne semaine.

Écrit par : Colette | 15/07/2018

@ Hola Homme libre, oui cette pensée me plaît beaucoup aussi.
Voir et regarder, y penser.
Bon dimanche et merci!

Écrit par : Colette | 15/07/2018

@ Géo, quel souvenir! Grrr comme vous dites...
Les derniers vers de ce poème si pessimiste au ton tragique m’intriguent:
"Je suis l'invisible qui ne peut disparaître
Je suis comme l'onde
Allons ouvrez les écluses que je me précipite et renverse tout"

Bonne fin de journée.

Écrit par : Colette | 15/07/2018

La Régate, St-Trop 2007.....Assise sur un « banc » de béton à regarder les voiliers en train d’amarrer, quand tout à coup un homme se met à mes genoux, la main sur la poitrine, me déclamant un poème d’Apollinaire... Lequel? Peut-être que Gislebert pourra me dire de quel poème il s’agit? C’est que je n’etais pas encore revenue de ma surprise que ce « poète » a disparu dans la foule.......

Colette, pourquoi vos poètes font souvent référence à la mort?

Je vous souhaite une excellente soirée. Je passais :)

Écrit par : Patoucha | 15/07/2018

Yeux clos ou mi-clos Ouverte ou fermée On peut imaginer sortir par une fenêtre "hors les murs"!

Bonsoir, Colette!

La pomme de pin par sa forme vaut à la glande endocrine épiphyse le nom courant de "pinéale" également troisième oeil sorte de sixième sens.

On dit que certains oiseaux anciens étaient visiblement dotés d'un troisième oeil!

On se repose
un oiseau se pose sur une branche
ce-faisant, comme après une panne de courant,
il se "rebranche"!

il y a donc... rétablissement

Écrit par : Myriam Belakovsky | 15/07/2018

@ Patoucha, s'il est certain que la plupart des poètes parlent de la mort, ce poème-ci ne semble pas s'y attacher. J'ai beau le relire, j'y vois des fenêtres partout, et pas une seule porte de sortie...

Voyons donc si le sieur Gislebert arrive à vous replonger dans l'émerveillement de 2007!

Bonne soirée.

Écrit par : Colette | 15/07/2018

@ Bonsoir Myriam,

Les yeux mi-clos, on se repose, douce sieste en effet.
L'oiseau "rebranché" dort-il les yeux fermés? Je l'ignore.

Mais je vous souhaite une excellente nuit.

Écrit par : Colette | 15/07/2018

Colette,

l'oiseau rebranché ne dort pas

l'"oiseau" (symbolique)

médite… après yoga… sous les étoiles

de belle et bonne espérance

Vœux à vous, Colette, et voeux à tous

Écrit par : Myriam | 15/07/2018

@ Colette, qui a écrit:
"J'ai beau le relire, j'y vois des fenêtres partout, et pas une seule porte de sortie..."

Les fenêtres font parfois office de porte de sortie. Pensez aux défénestrations...
https://fr.wikipedia.org/wiki/Défenestration_de_Prague

Écrit par : Mario Jelmini | 16/07/2018

@Colette

".....ce poème-ci ne semble pas s'y attacher. J'ai beau le relire,....."

Ben Colette.... mort, tombes....

"sur les environs de la mort,
sur les tombes, les arbres."

Bonne après-midi. En été je ne suis que de passage :)

Écrit par : Patoucha | 16/07/2018

@Patoucha, vous voyez bien que nous ne parlons pas du même poème!

Avez-vous lu celui que je propose dans ce billet? Vous comprendrez vite ma réponse.

Écrit par : Colette | 16/07/2018

@Patoucha

Quand un homme se met à vos genoux - quelle chance vous avez - pour vous déclamer un poème d'Apollinaire, quoi qu'en pense Colette la narquoise, neuf fois sur dix il s'agit du "Pont Mirabeau", assez court pour être appris par cœur, contrairement à la "Chanson du Mal Aimé" ou aux "Stances à Lou". A moins que vous n'ayez eu affaire à un sociétaire de la Comédie française...A St-Trop tout est possible.

Un lien pour le poème récité, il existe des versions musicales, personnellement je n'en trouve aucune en adéquation avec le texte.

Émerveillement non garanti.

https://www.youtube.com/watch?v=_Gf4379gdTc

Écrit par : Gislebert | 16/07/2018

"@Patoucha, vous voyez bien que nous ne parlons pas du même poème!..."

AH!

Dibujaba ventanas como si dibujara pájaros.
En el piso, en las noches,
en las miradas palpablemente sordas,

"en los alrededores de la muerte,"

"en las tumbas, los árboles. "

Désolée Colette, mais c'est bien de ce poème que je parle!

Bonne fin de soirée

Écrit par : Patoucha | 16/07/2018

:) Merci Gislebert!

Je lance la recherche et vous réponds demain.

Je ne peux m'attarder.

Bonne fin de soirée à vous aussi :)

Écrit par : Patoucha | 16/07/2018

@ Patoucha, vous avez raison donc, bonne nuit.

Écrit par : Colette | 16/07/2018

Voir au-delà de l'au-delà, c'est mortel et tellement vivifiant. Saludos Colette

Écrit par : roberto | 17/07/2018

Comment ne pas être intrigué par toutes les différentes façons de lire un poème !?
Celui-ci parle de fenêtres et d'ouverture du regard. Sans aucun doute.
Dessiner des fenêtres sur des portes, c'est probablement l'image la plus surprenante et la plus rafraîchissante.
La différence essentielle entre une porte et une fenêtre, c'est probablement le fait que la porte est réellement faite pour entrer et/ou sortir. C'est sa première fonction. Les maisons doivent forcément avoir une porte, mais la fenêtre est une sorte de luxe.

Est-ce que ce poème parle de mort ou est-ce qu'il n'inclut pas la mort et les pierres tombales comme une dimension incontournable de la vie ?
Je comprends que l'on puisse ne même pas enregistrer la présence, dans ce poème, de la mort et des tombes, puisqu'elles sont aussitôt suivies des arbres. La mort est naturelle, elle fait partie du décor et la nommer n'est pas la mettre au centre, c'est juste admettre qu'elle est là.

Cela m'a fait penser à ce bon mot très connu :
La mort, c'est une maladie qu'on attrape à la naissance.

En relisant le poème pour la dixième fois, je me rends compte que j'avais passé trop vite sur cette bizarrerie :
les regards tangiblement sourds.

J'ai aussi passé sur la mort et les pierres tombales, car séduite par les images des fenêtres dessinées partout.
Il s'agirait de regards qui ne peuvent pas entendre ?
En français, "entendre" peut signifier "comprendre".
Est-ce la même chose en espagnol ?

En tout cas, je lis le sens de la traduction française ainsi :
Si on voit en entendant, on a un regard vivant, selon le poète.

Une traduction peut ajouter du sens ou ne pas arriver à sauvegarder le sens de l'original. Mais dans tous les cas, un poème doit être lu et relu, sinon on passe à côté de son épaisseur !
Il faudrait aussi le lire à voix haute ou alors effectivement le réciter, dans une situation ad hoc ! Comme à genoux devant une belle demoiselle ou alors devant une porte, une fenêtre ou ... dans un cimetière ! ;-)))

Écrit par : Calendula | 17/07/2018

@ Calendula, c'est exactement ce qui m'est arrivé: je n'ai pas prêté une spéciale attention (au point de l'oublier!) aux tombes vu qu'elles faisaient partie d'un ensemble naturel (air, oiseaux, arbres comme vous le mentionnez).

L'image de fenêtres sur les tombes est extraordinaire et ne prête absolument pas à la tristesse, je trouve. Donner de la perspective aux défunts...

Entender et comprender existent en espagnol. Tous deux signifient comprendre avec la nuance que comprender s'emploie pour des situations plus compliquées (un problème, une note de l'Administration un peu obscure etc).
Entendre se dit tout à fait différemment, c'est oír.

Le lire à haute voix en espagnol est un vrai plaisir, j'ai gardé la traduction de monsieur Fernand Verhesen, qui est belle, je n'y aurais changé que, justement, "sur les environs de la mort" et j'aurais mis "aux abords de la mort", ce qui revient presque au même.

Merci beaucoup pour toutes ces fines observations Calendula.
Passez une excellente journée.

Écrit par : Colette | 17/07/2018

D'accord avec vous, Colette: "aux abords de la mort" est préférable à "sur les environs de la mort". Beaucoup plus élégant. Se laisse mieux lire et prononcer, sans doute grâce à la rime interne.

Et merci à Calendula: son commentaire est un enrichissement. Il m'a amené à relire plusieurs fois le poème et à l'apprécier encore davantage.

Écrit par : Mario Jelmini | 17/07/2018

Par fenêtres, en ouvrant, vitres, on en arriverait à Cocteau: "Vitrier"!
Orphée, Eurydice… l'ange Heurtebise lequel lévite… mais oui

Écrit par : Myriam | 17/07/2018

@ Mario Jelmini,

Il est très rafraîchissant de lire des commentaires positifs et je vous remercie donc de votre feed-back.
Tout comme la musique, la poésie adoucit les mœurs et le blog de colette en est bien la preuve.

Écrit par : Calendula | 19/07/2018

@Colette @Calendula :)

".. c'est exactement ce qui m'est arrivé: je n'ai pas prêté une spéciale attention

"..J'ai aussi passé sur la mort et les pierres tombales, ...."

Je ne l'ai lu qu'une fois.....:)))))

Bonne fin d'après midi à vous.

Toujours en passant :)

Écrit par : Patoucha | 19/07/2018

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