03/03/2018

Chanter à un oiseau de neige / Cantar a un pájaro de nieve


Dancing to the end of love Rafal Olbinski 

Rafal Olbinski, Dancing to the end of love
 
 
Connaissez-vous Vicente Huidobro?  Je vous en parlerai dans le prochain billet, voici un poème pour vous mettre dans l'ambiance...
 
Marin
Vicente Huidobro (Chili 1893-1948)
 
Cet oiseau qui vole pour la première fois
S’éloigne du nid en regardant derrière lui
 
Le doigt sur les lèvres
                     je t’ai appelée.
 
Moi j’invente des jeux d’eau
Sur la cime des arbres.
 
J’ai fait de toi la plus belle des femmes
Si belle que le soir tu rougissais .
 
                     La lune s’éloigne de nous
                     Et jette une couronne sur le pôle
 
J’ai fait courir des fleuves
                    qui n’ont jamais existé
 
D’un cri j’ai créé une montagne
Et, autour, nous avons dansé une danse nouvelle.
                   J’ai coupé toutes les roses
                    Des nuages de l’est
Et j’ai appris à chanter à un oiseau de neige
 
Partons sur les mois déchaînés
 
Je suis le vieux marin
                 qui coud les horizons déchirés.
(Trad: Colette) 

 
 

Marino
 
Vicente Huidobro (Chile 1893-1948)
 
Aquél pájaro que vuela por primera vez
Se aleja del nido mirando hacia atrás

Con el dedo en los labios
                       os he llamado.

Yo inventé juegos de agua
En la cima de los árboles.

Te hice la más bella de las mujeres
Tan bella que enrojecías en las tardes.

                      La luna se aleja de nosotros
                     Y arroja una corona sobre el polo

Hice correr ríos
                    que nunca han existido

De un grito elevé una montaña
Y en torno bailamos una nueva danza.
                      Corté todas las rosas
                      De las nubes del este
y enseñé a cantar a un pájaro de nieve

Marchemos sobre los meses desatados

Soy el viejo marino
                   que cose los horizontes cortados

Commentaires

Hola Colette.

¿Cómo está usted?

Drôle d’oiseau, le cas de le dire, que Huidobro… En faisant son marché dans la documentation que l’on trouve sur la toile, on découvre qu’il débarque à Paris en 1916 avec en tête rien moins que le dessein de révolutionner l’art poétique et d’en devenir le premier représentant de son temps…La postérité lui a rendu justice au Chili, où il est quasi panthéonisé avec (entre autres) son « ami » Neruda (ces deux-là ne s’entendaient pas, malgré l’hommage posthume).
Sous nos cieux pas vraiment, loin s’en faut, bien que sa première œuvre éditée à Paris, « Horizon carré », ait été écrite en français. Jamais rien lu de lui avant votre billet, juste la mention de son nom dans une anthologie de la poésie, au chapitre surréalisme.

Brièvement résumée, donc forcément de façon très réductrice, simplifiée, sa démarche fondatrice est de casser l’ « ancienne poésie » pour en refonder une nouvelle. Un brin naïf et utopique, le Vicente, tant il est vrai que le projet plus ou moins avoué de tous les novateurs aux dents longues a toujours été de passer les vieilles barbes par-dessus bord…
Les extraits de votre choix montrent bien cette « déconstruction » de la forme (vers décalés, ruptures de rythme, dislocation du langage…) et le rapprochement de métaphores qui s’opposent sans lien apparent, parfois fort belles, forcément fort belles, comme aurait dit Marguerite D., d’après les manifestes du surréalisme. La métaphore finale du « vieux marin qui coud les horizons déchirés » en est un exemple magnifique. Pour ceux que cela intéresse :

https://unmondemoderne.wordpress.com/2011/12/29/manifestes-du-surrealisme/

Du courant littéraire surréaliste né au début du XXème siècle, en réaction à la Grande Guerre, c’est paradoxalement grâce à des œuvres de facture classique que surnagent les poètes les plus connus (du moins pour l’honnête amateur moyen, pas pour l’érudit ni l’agrégé en littérature, claro !). Le surréalisme en poésie, c’est un peu comme le sel pour le potage : sans c’est insipide, trop c’est imbuvable… Des exemples ? Apollinaire et le Pont Mirabeau, Aragon et les Yeux d’Elsa, Eluard avec Liberté, Prévert à ses débuts, il en est bien d’autres… Vision très ethnocentrée et bien franchouillarde, j’en conviens, mais c’est la seule poésie que je connaisse (un brin), alors...

Bravo pour le choix de l’illustration : Olbrinsky en parfaite adéquation, en écho évidemment à l’art de Magritte, Dali ou Chirico auxquels on songe. La mer et les dauphins joueurs, s’échappant de la robe, quelle belle idée…

Bonne semaine dans votre île ensoleillée (je suppose)

Écrit par : Gislebert | 04/03/2018

@Gislebert, cet hiver on trouve du soleil dans les mots des poètes, dans le ciel nada ici.
Pour quelqu'un qui ne connaissait pas Huidobro, vous avez réalisé un fameux travail, bravo et merci.
Comme annoncé, nous en reparlerons la semaine prochaine, en attendant laissez-vous emporter par les belles images comme celle du vieux marin qui recoud les horizons déchirés, ou par celle de l'imagination juvénile qui d'un cri crée une montagne...
Bonne semaine à vous aussi.

Écrit par : Colette | 04/03/2018

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