10/02/2018

Amère est l'eau des mers / Amarga es el agua de mar

La balade de l’eau de mer

 

F. Garcia Lorca

À Emilio Prados
(chasseur de nuages)

 

La mer

sourit au loin

Dents d’écume,

lèvres de ciel.

 
Que vends-tu, ô fille trouble
les seins à l’air?
 
Je vends, monsieur, l’eau
des mers.
 
Qu’as-tu, ô jeune noir
dans ton sang mêlé?
 
J’ai, monsieur, l’eau
des mers.
 
Ces larmes salées
d’où viennent-elles, mère?
 
Je pleure, monsieur, l’eau
des mers.
 
Cœur, et cette amertume
grave, où naît-elle?
 
Fort amère
est l’eau des mers!
 

La mer

sourit au loin

Dents d’écume,

lèvres de ciel.

 

 
(Trad:Colette)
 
 (Une traduction, un peu différente, aux éditions Gallimard 1954 ici: http://expositions.bnf.fr/lamer/cabinet/anthologie/bibliotheque/19.htm)
 
Dessin signé F. Garcia Lorca
 
La balada del agua del mar
 
F. Garcia Lorca
 
A Emilio Prados
(cazador de nubes)
 
El mar
sonríe a lo lejos.
Dientes de espuma,
labios de cielo.
 
¿Qué vendes, oh joven turbia
con los senos al aire?
 
Vendo, señor, el agua
de los mares.
 
¿Qué llevas, oh negro joven,
mezclado con tu sangre?
 
Llevo, señor, el agua
de los mares.
 
Esas lágrimas salobres
¿de dónde vienen, madre?
 
Lloro, señor, el agua
de los mares.
 
Corazón, y esta amargura
seria, ¿de dónde nace?
 
¡Amarga mucho el agua
de los mares!
 
El mar
sonríe a lo lejos.
Dientes de espuma,
labios de cielo.

Commentaires

... « lèvres de ciel » ... quelle image forte, Colette!

Merci de ce partage

Écrit par : Hélène Richard-Favre | 10/02/2018

Hola Colette,

¿Paseo o balada?

La gentille ballade de Garcia Lorca nous emmène pour une…balade en mer (ah, le français et ses joyeux paronymes), usant de chemins déjà fort fréquentés.

La mer, le sel amer des larmes… Réminiscence personnelle immédiate : Baudelaire dans les Fleurs du mal, « L’homme et la mer », où il est aussi question d’eau salée et d’amertume et dont le premier vers doit sûrement être gravé aux frontons des écoles navales de France et de Navarre :

Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton cœur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables

Difficile de régater (le cas de le dire…) avec les alexandrins narcissiques de Baudelaire, cela ne rigole pas, l’affrontement est un combat mortel entre l’homme et les éléments, en opposition dès le premier vers, projection des luttes du poète incompris avec la société qui le condamne.

Lorca, quand il compose sa ballade, aurait bien aussi des raisons d’y exprimer son mal-être, mais son cheminement poétique diffère, les surréalistes ont passé par là, son chant est à la fois beaucoup plus modeste, solaire et onirique. Sa mer est la nourrice, l’originelle source de vie, belle analogie avec la mer amniotique dans laquelle nous baignons tous au début de notre parcours et qui nous confère le sel des larmes et l’amertume au cœur…
La mer chez Lorca n’est pas l’ennemie, elle est célébrée, c’est l’Ange déchu du firmament, le Lucifer de l’Azur, merveilleuse image d’un autre de ses poèmes, Mer, tiré du Livre de poèmes (1919) et dont voici les premiers vers :

La mer est
Le Lucifer de l’azur.
Le ciel tombé
Pour avoir voulu être lumière.

Pauvre mer condamnée
A l’éternel mouvement,
Après avoir connu
La paix du firmament !

Mais de ton amertume
Te délivra l’amour.
Tu fis naître Vénus,
Gardant tes profondeurs
Vierges et sans douleur.

Tes tristesses sont belles,
Mer aux glorieux spasmes.
Mais en place d’étoiles
Tu as des poulpes verts. (…)

Des poulpes verts pour étoiles, fallait trouver, c’est (presque) aussi beau que chasseur de nuages pour météorologue !!! :))

Bon dimanche à vous.

Hasta la proxima.

Écrit par : Gislebert | 10/02/2018

@ Hélène, c'est une des merveilleuses images de Lorca, de celles qui nous marquent, à l'égal que les poulpes verts comme étoiles signalée par Gislebert.
Merci de votre visite.

Écrit par : Colette | 11/02/2018

@ Gislebert. Merci pour ce rapprochement avec le poème de Baudelaire, plutôt noir et déchirant.

La mer rit chez Lorca, mais les humains pas du tout! En traduisant les vers,
"Qu’as-tu, ô jeune noir
dans ton sang mêlé?

J’ai, monsieur, l’eau
des mers.

...comment ne pas penser aux drames en Méditerranée? Et ces pleurs de mères!

Ceci me ramène au poème Mer de Lorca, dont la dernière strophe est:

..Y el hombre miserable
es un ángel caído.
La tierra es el probable
Paraíso Perdido.

Je traduis vite:

...Et l'homme misérable
est un ange tombé.
La terre est le probable
Paradis Perdu.

Merci pour ces contributions!
À bientôt.

Écrit par : Colette | 11/02/2018

Filles troubles, jeunes Noirs au sang mêlé
larmes amères des mères

La mer aux dents d'écume sourit au loin

cruelle, indifférente


telles nos puissances dirigeantes avec, pour exemple, des migrants et leurs bébés
leurs misérables toiles de tentes
par notre police lacérées

Qui dira

je ne le savais pas!?

Bonsoir, Colette, merci pour ce nouveau poème

Écrit par : Myriam Belakovsky | 11/02/2018

@Bonjour Myriam, un poète intemporel Garcia Lorca, ce qui nous permet de rapprocher ses mots aux larmes de nos contemporains.
Bonne journée.

Écrit par : Colette | 12/02/2018

Oui, Colette, aux larmes de nos contemporains...

mais, ce matin, je lis un article sur le rap contemporain horreur de vulgarité, agressivité, misogynie à "comprendre également au second degré" incroyablement applaudi et encouragé par les jeunes femmes elles-mêmes (en même temps que l'on dénonce de toutes parts le harcèlement sexuel!

Combien de poètes faudrait-il appeler au secours afin qu'ils viennent soigner, traiter suivre nos jeunes

avec retour à l'idéalisme ainsi, selon, entre autres, le Dr Arthur Janov, que retour aux sentiments comme "essence même de l'être". Un autre article, MARIANNE, toujours, SUR LA FORÊT magnifique forêt-thérapie


écoutons chanter les oiseaux des bois, l'eau des rivières (nous retrouvons votre poème) bruits des arbres, craquements... fermons les yeux laissons-nous bercer
aller... abandonnons-nous tous... je crois que ce n'est que par le retour à la nature que nous pourrons nous reconnecter à une couche particulière ou une "dimension" nous dépassant


mais il va sans dire qu'en laissant dégrader la nature, notre environnement nous ne saurions attendre de la création en toute harmonie... communion

On se demande encore aujourd'hui pourquoi les détenus des camps de concentration en masse alors que leurs geôliers étaient infiniment moins nombreux qu'eux se laissaient conduire à l'abattoir comme des moutons

mais admettons qu'aujourd'hui, au point où nous en sommes par notre lâcheté, indifférence ou, pour les plus riches comme toujours visées d'encore plus de gains et profits nous suivons les malheureux internés des camps dans la même direction

Autre route à vous, Colette

du fond du coeur

Écrit par : Myriam Belakovsky | 12/02/2018

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