03/02/2018

Vaillante Alfonsina II / Valiente Alfonsina II

 (Suite du billet précédent)
 
Sa vie est plus que remplie ces années-là : elle publie de la poésie, dicte des conférences et est professeur dans une école publique, dans une académie de musique et donne des cours du soir...elle est heureuse. Mais vers les années '20 cet excès de travail la mène à un épuisement physique et émotionnel, on dirait burn out de nos jour...repos total à la Mar de Plata. Mais bien vite Alfonsina a besoin d’argent pour subvenir aux besoins de son fils et elle reprend son rythme. 
Trop vite.
 
Su vida esta más que ocupada durante esos años : publica poesía, da conferencias, es profesora en una escuela publica, también en una academia de música e imparte cursos nocturnos… es feliz. Pero hacia los años '20 este exceso de trabajo la lleva a un agotamiento físico y emocional (ahora diríamos burn out) acaba en una cura de reposo total en el Mar de Plata. Sin embargo, Alfonsina, pronto necesitará dinero para cubrir las necesidades de su hijo y retomará su ritmo. Demasiado pronto.
 
Alfonsina, Mar de Plata
 
 
Vers la fin des années vingt, et malgré ses crises nerveuses, c’est une femme qui a acquis une renommée dans un milieu masculin, qui siège avec de grands noms de la vie intellectuelle, dont HoracioQuiroga avec qui elle a eu une relation intime.
A finales de los años veinte, y a pesar de sus crisis nerviosas, es una mujer que ha adquirido notoriedad en un medio eminentemente masculino, que tiene su sitio entre los grandes nombres de la vida intelectual como el de Horacio Quiroga con el que tuvo una relación intima.
 
Si jusque là sa poésie avait une forme très traditionnelle, dans “Ocre” publié en 1925 (elle a 33 ans) ses vers deviennent plus introspectifs, ses autoportraits plus ironiques, elle ose même élaborer une théorie sexuelle dans une trilogie.
Elle a maintenant découvert que la cause de ses douleurs n’est pas les hommes mais elle-même . Que ces derniers ne peuvent que lui apporter des amours éphémères mais, comme elle vit les meilleurs moments de sa vie, cela ne la préoccupe pas. Tout comme la laissent indifférente certains critiques qui la traitent d’immorale.
Si hasta ahora su poesía tenia una forma bastante tradicional, en « Ocre » a partir de 1925 (tiene 33 años) sus poemas se vuelven más introspectivos, sus autorretratos más irónicos, osa, incluso, elaborar una teoría sexual. Ha descubierto que la causa de sus dolores no son los hombres sino ella misma. Que estos últimos tan solo pueden aportarla amores efímeros. Pero ni eso, ni cierta criticas que la tratan de inmoral, la preocupan.
 
 
 
Mais, vous l’attendiez, les choses commencent à se gâter. D’abord par la représentation d’une pièce de théâtre qu’elle a écrite, sa première, où ses idées féministes sont interprétées comme des accusations contre les hommes, et qui est suspendue après trois représentations. Elle en est très peinée et indignée.
Ensuite les Ultraïstes, ce nouveau mouvement poétique argentin, lancent des critiques acerbes sur ses vers intimistes.
Elle décide alors de voyager, connaît la “Génération de ‘27”, va à Paris et en rentrant son style change; elle se libère de la forme, et adopte une façon plus visuelle de représenter les émotions, une vision du monde instable et précaire, des images qui nous arrivent “chargées de violence et tensions; l’angoisse métaphysique est l’épine dorsale de ses poèmes”.*
Pero, ustedes lo esperaban, las cosas empiezan a estropearse. Primero por la representación de su primera obra de teatro en la que sus ideas feministas son interpretadas como acusaciones contra los hombres y que es suspendida después de tres representaciones. Esto la deja apenada e indignada.
Después por las acerbas criticas sobre sus versos intimistas que lanzan los Ultraístas, un nuevo movimiento poético argentino.
Decide viajar, conoce la « Generación del 27 », visita París y otras ciudades europeas y a la vuelta su estilo cambia; se libera de la forma y adopta una manera mas visual de representar las emociones, una visión del mundo inestable y precaria; imágenes que nos llegan « cargadas de violencia y tensión ; la angustia metafísica es la espina dorsal de sus poemas ».*
 
 
À Paris
 
Quatre ans plus tard elle publie “Mascarilla y trébol” où dominent les images sombres, parfois grotesques: c’est le moment où on lui a diagnostiqué un cancer du sein. Elle vit affreusement mal la mutilation et durant les deux années suivantes, son état empirant, elle voit clairement venir la mort.
À ce moment-là également, Alfonsina qui est découragée et souffre énormément,  reçoit la nouvelle que son très cher ami Horacio Quiroga, ainsi que sa fille Eglé qu’Alfonsina aimait beaucoup, se sont suicidés.
Nous savons, par un poème dédié à Quiroga, qu’elle admirait la décision courageuse de l’écrivain ; suicide décidé, libre. 

 
Cuatro años más tarde publica « Mascarilla y trébol »libro en el que dominan imágenes sombrías, grotescas algunas veces : es el momento en que ha sido diagnosticada de cáncer de pecho. Vive muy mal esta mutilación y su estado, que no hace más que empeorar, la lleva a ver claramente venir la muerte. Al mismo tiempo recibe la noticia de que Su gran amigo Horacio Quiroga y su hija se han suicidado. Sabemos, por un poema dedicado a Quiroga que ella admiraba la decisión del escritor : suicidio decidido, libre.
 
 
Monument Afonsina Storni, Mar de Plata
 
 
Elle part à La Mar de Plata, pour se reposer dit-elle.
Mais...
Par une nuit par une nuit pluvieuse, un nuit de douleurs intenses,  et après avoir écrit une lettre à son fils, elle se jette dans le mer. Octobre 1938.

 
Nous avons, une sorte de testament, ce poème (que l’écrivain Felix Luna a repris pour en faire cette chanson, si connue de tous je crois “Alfonsina y el mar". La musique est du pianiste Argentin Ariel Ramirez).
Se va al Mar de Plata para descansar, dice ella.
Pero…
Una noche lluviosa, una noche de dolores intensos y después de haber escrito una carta a su hijo, se tira al mar. Octubre 1938.
Tenemos una especie de testamento, este poema. (El escritor Felix Luna se ha servido de el para hacer la tan conocida canción « Alfonsina y el mar » La música es del pianista argentino Ariel Ramirez).
 
 
Voici d’abord le poème :
Primero el poema :
 
Je vais dormir , 1938(traduction Egon Kragel)
 
Dents de fleurs, coiffe de rosée,
mains d’herbe, toi ma douce nourrice,
prépare les draps de terre
et l’édredon sarclé de mousse.
Je vais dormir, ma nourrice, berce-moi.
Pose une lampe à mon chevet;
une constellation, celle qui te plaît;
elles sont toutes belles : baisse-la un peu.
Laisse-moi seule : écoute se rompre les bourgeons…
un pied céleste te berce de tout là-haut
et un oiseau esquisse quelques voltes
pour que tu puisses oublier… Merci. Ah, une dernière chose :
s’il venait à me téléphoner
dis-lui qu’il n’insiste pas et que je suis sortie…

Voy a dormir (1938)
 
Dientes de flores, cofia de rocío,
manos de hierbas, tú, nodriza fina,
tenme prestas las sábanas terrosas
y el edredón de musgos escardados.

Voy a dormir, nodriza mía, acuéstame.
Ponme una lámpara a la cabecera;
una constelación; la que te guste;
todas son buenas; bájala un poquito.

Déjame sola: oyes romper los brotes...
te acuna un pie celeste desde arriba
y un pájaro te traza unos compases

para que olvides... Gracias. Ah, un encargo:
si él llama nuevamente por teléfono
le dices que no insista, que he salido...
 
 
Et voici, je vous ai traduit les paroles de la chanson. J’ai choisi comme interprètes d’abord celle qui la première fois l’a enregistrée, Mercedes Sosa en 1969, puis une autre version, plus rythmée, qui m’a profondément émue. Les voilà.
Alfonsina et la mer
 
Sur le sable mou que lèche la mer
Sa petite empreinte ne revient pas
Un sentier unique de peine et silence arriva
À l’eau profonde
Un sentier unique de peines muettes arriva
À l’écume.
 

Dieu sait quelle angoisse t’accompagna
Quelles anciennes douleurs tu as cachées
Pour t’allonger bercée par le chant
Des caracolas (conques) marines
La chanson que chante dans l’obscur fond de la mer
La caracola (conque)



Tu t’en vas Alfonsina avec ta solitude
Quels nouveaux poèmes es-tu allée chercher?
Une voix antique de vent et de sel
Te flatte l’âme et l’emmène
Et tu t’en vas, comme en rêve,
Endormie, Alfonsina, vêtue de mer



Cinq petites sirènes t’emporteront
Par des chemins d’algues et de corail
Et des hippocampes fluorescents feront
Une ronde à tes côtés
Et les habitants de l’eau vont bientôt
Jouer à tes côtés



Baisse un peu la lampe
Laisse-moi dormir, ma nourrice, en paix
Et s’il appelle ne lui dis pas que j’y suis
Dis-lui qu’Alfonsina ne revient pas
Et s’il appelle ne lui dis jamais que j’y suis
Dis que je suis partie
(Trad : Colette)

 

Commentaires

Bonjour Colette,

Quelques précisions glanées dans les bios dégottées sur la toile, en complément (modeste) de votre belle présentation.

Au fond du célèbre Café Tortoni à Buenos Aires, dans un espace réservé et barré par un cordon, Alfonsina, en cire comme au Musée Grévin, est attablée, immobile et figée pour un simulacre d’éternité, en compagnie de Jorge Luis Borges et de Carlos Gardel… Parlent-ils de littérature ou de tango ? L’artiste plasticien ne l’a pas gâtée en tous cas, elle fait plutôt mamie décatie… Vrai qu’elle avait un physique un peu ingrat, Borges a l’air halluciné, seul « Carlitos » paraît plus fringant. De toute façon, comme de son vivant, avec ces deux-là, l’échange ne risque pas de déraper, sa vertu n’est pas menacée… Ironie de l’histoire, au Panthéon argentin des gloires nationales, un homo refoulé, un chanteur-compositeur infiniment secret en la matière et une féministe en avance sur son temps qui n’a pas cessé, par ses écrits et dans sa vie, de secouer le cocotier d’une société confite dans son conformisme et son machisme.…
L’une des causes, mais pas la seule bien sûr, du mal-être d’Alfonsina, à la fois inassouvie et hyperactive : n’avoir jamais vraiment trouvé son âme sœur, sa moitié d’orange…Quiroga peut-être, pour un temps… Au fait, elle a certainement dû croiser les sœurs Ocampo dont vous parliez dans un précédent billet. Rien trouvé à ce sujet.
Assez libre de mœurs Alfonsina : une anecdote lui prête cette sortie à un homme qui lui plait et qu’elle « drague » dans un corridor d’hôtel, lors d’une réunion d’écrivains, alors qu’il se plaint de la journée pluvieuse : "Oui, oui, mais idéale pour rester entre deux draps, avec quelqu'un comme vous, par exemple". C’est un poète, Fr. Lopez Merino, son cadet de 12 ans. Pas grand-chose sur lui. Deviennent-ils amants ? L’histoire ne le dit pas, si c’est le cas, brièvement alors, Lopez Merino met fin à ses jours en 1924.

Les raisons de son suicide ? Multiples bien sûr… Un environnement mortifère à la fin de sa vie (suicide de Quiroga, vous l’avez mentionné), surtout sa maladie, son crabe diagnostiqué en 1935. Opérée, elle subit une mastectomie du sein droit. A l’époque, la chirurgie ne fait pas dans la dentelle, on en est encore à l’école de Halsted et l’économie des tissus n’est pas à l’ordre du jour. Exérèse de la glande, des ganglions axillaires et des muscles pectoraux sous-jacents. Pas de chimiothérapie bien sûr, radiothérapie à ses prémices, j’ignore si elle y a eu recours. On imagine ce qu’une telle mutilation représente pour toute femme, pour celle-ci à fortiori. La récidive, l’insupportable douleur et une fin à la romaine dans la mer des origines, point d’orgue d’un destin assumé… Sacré personnage, Alfonsina.

Hasta la proxima.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Caf%C3%A9_Tortoni

Écrit par : Gislebert | 03/02/2018

@Merci beaucoup Gislebert pour ces compléments d'information.

Je n'ai pas connaissance non plus qu'elle ait été "amie" avec les soeurs Ocampo, par contre elle l'était avec Gabriela Mistral et Juana de Ibarbourou; elles trois sont des poètes incontournables du XXºs latino-américain et qui représentent leurs pays respectifs: Argentine, Chili et Uruguay.
Bon week-end.

Écrit par : colette | 03/02/2018

En correspondance, une autre qui a passé la frontière, aussi d'un cancer. Quelques mois avant ma meilleure amie et ex-femme, pour les mêmes raisons...
https://www.youtube.com/watch?v=qUi2YwnJ5v8

Écrit par : Géo | 03/02/2018

RIVAGES


Il n'est pas inutile de s'informer sur la signification symbolique du cancer du sein droit des femmes... mais la poétesse ne nous appelle-t-elle pas à d'autres démarches parfois introspectives de retour au passé

telle cette mère qui soudain pensa voir sa fille plus que morte telle fusée foncer vers le ciel puis au jour de l'enterrement la même portant jupe genre rivage marin comme "voir" revenir et s'enfoncer en ce tissu l'infante fusée...vers la mer, en la mère

et Sapho appelée au secours elle également orpheline d'une enfant

Écrit par : Myriam | 03/02/2018

Bonjour à vous :)

Ben... C'est qu'il y a eu des suicidés là.....! Quel courage! Personnellement j'en veux à Romain Gary pour s'être aussi suicidé! La gouvernante de son fils voulait me le présenter....rencontrée au parc Bertrand avec le fils de RG. Sa femme "hospitalisée" à l'hôpital... Une drôle d'histoire! :(

"D’abord par la représentation d’une pièce de théâtre qu’elle a écrite, sa première, où ses idées féministes sont interprétées comme des accusations contre les hommes, et qui est suspendue après trois représentations. Elle en est très peinée et indignée."

Aujourd'hui, elle aurait été portée au firmament! Autres temps, autres moeurs!

À mon tour de me lancer dans la recherche de bios :)

Écrit par : Patoucha | 03/02/2018

@ Géo, toute ma sympathie vous accompagne.
Merci pour Lhassa, une chanteuse que j'aimais énormément et que j'écoute régulièrement.
Bonne fin de journée.

Écrit par : colette | 03/02/2018

Mercedes Sosa serait la maman de Patricia Sosa?

Des frissons assurés aussi par ces interprétations:

Lara Fabian - Alfonsina y el mar (Bucharest 20.10.2014)
https://www.youtube.com/watch?v=b2QA3Sd5J8o
https://www.youtube.com/watch?v=mw6P0XJ_HN8

EL CIGALA & TANGO: ALFONSINA Y EL MAR
https://www.youtube.com/watch?v=SnpNxYvGb90

Avishai Cohen - Alfonsina y el mar - San Sebastian (2011)
https://www.youtube.com/watch?v=QEmaZyEKl4M

PALOMA SAN BASILIO. Alfonsina y el mar.
https://www.youtube.com/watch?v=VIdgtM2jgmI

Aujourd'hui j'ai entendu au moins 10 versions de ce thème, le seul qui m'a rendu triste était cette version. Incroyable ce que cette fille transmet. Félicitations! dixit un commentateur:

Silvia Pérez Cruz · Alfonsina en el mar
https://www.youtube.com/watch?v=_zOvl7DrPvg

On peut dire qu'elle y a mis tout son coeur et cette dernière qui me soulève aussi avec Lara Fabian:

Patricia Sosa y Ariel Ramirez - Alfonsina y el mar
https://www.youtube.com/watch?v=E3JjIvsLLQQ&list=RDE3JjIvsLLQQ&t=13

Et... DiFilm - Alfonsina Storni, su tragica muerte (1992)
https://www.youtube.com/watch?v=P0J5vXj_BS0

Un sacré moment là! Merci Colette :)

PS: J'aime moins les duos!

Écrit par : Patoucha | 03/02/2018

Très touchée par le commentaire de Géo que je découvre.....

Écrit par : Patoucha | 03/02/2018

@Patoucha, oui, les interprétations sont innombrables, même Placido Domingo, José Carreras et, oui, oui, Nana Mouskouri l'ont chantée cette chanson.

Je ne connais pas Patricia Sosa, mais rien dans biographie ne dit qu'elle serait sa fille, donc, non, ce serait mentionné je crois.

Bonne soirée, bonnes écoutes!

Écrit par : colette | 03/02/2018

"Merci pour Lhassa, une chanteuse que j'aimais énormément et que j'écoute régulièrement." Cela me fait très plaisir. La mort de Lhasa a été une sorte de coup de poing dans l'estomac pour moi. J'appréciais ce qu'elle faisait, et sa personnalité, très proche de mon amie, qui souffrait du même mal. Une femme qui n'entre pas dans la logique du féminisme et des relations hommes-femmes. Une femme du XXIIème siècle...
Quand la question des relations difficiles entre hommes et femmes fera partie de l'Histoire.

Écrit par : Géo | 03/02/2018

Je les ai écoutés mais il manquait cette sensibilité des voix espagnoles :)

Écrit par : Patoucha | 03/02/2018

J’oubliais l’interprétation étonnante de Florent Pagny. C’est vrai qu’il maîtrise la langue.

Écrit par : Patoucha | 04/02/2018

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