23/12/2017

Un lieu qui attend / Un lugar que espera

Une bibliothèque c'est des livres, et puis des humains sans lesquels elle n'aurait aucun sens.
Je me souviens, c'était bien avant Internet, de journées passées à consulter, à étudier dans celle de l’Université.
 
Aussi ai-je traduit, avec un immense plaisir et comme un cadeau pour votre Noël, ce poème qui, je pense, vous emportera ailleurs.
 
Una biblioteca son los libros, y los humanos sin los cuales ella no tendría sentido.
Me acuerdo, era mucho antes de Internet, haber pasado días consultando, estudiando, en la de la Universidad.
 
Así decidí traducir al francés y publicar, con mucho placer y como si fuera vuestro regalo de Navidad, este poema que, pienso, os llevará a otra parte.
 
 
 
 

 

La bibliothèque    Roberto Juarroz (Argentina 1925-1995)
(Extrait de "poesía vertical")
L’air y est différent.
Il est hérissé par un courant
Qui ne vient pas de ce texte-ci ou de celui-là,
Mais il les enlace tous
Comme un cercle magique.
Le silence y est différent.
Tout l’amour réuni, toute la peur réunie,
Toute la pensée réunie, presque toute la mort,
Presque toute la vie et de plus tout le rêve
Qui a pu se dégager de l’arbre de la nuit.
Et le son y est différent.
Il faut apprendre à l’entendre
Comme on entend une musique sans aucun instrument,
Quelque chose qui se glisse entre les feuilles,
Les images, l’écriture et le blanc.
Mais au-delà de la mémoire et des signes qui l’imitent,
Au-delà des fantasmes et des Anges qui copient la mémoire
 Et estompent les contours du temps,
qui pourtant manque de dessin.
 
La bibliothèque est le lieu qui attend.
Peut-être est-ce l’attente de tous les hommes,
car les hommes aussi y sont différents.
Ou peut-être est-ce l’attente de ce que tout l’écrit
Soit écrit à nouveau,
Mais d’une certaine façon, dans un autre monde,
Par quelqu’un semblable aux hommes,
Quand les hommes n’existeront plus.
Ou peut-être est-ce seulement l’attente
Que tous les livres s’ouvrent soudain,
Comme une consigne métaphysique,
Pour que se fasse d’un coup la somme de toute la lecture,
Cette rencontre majeure qui peut-être sauvera l’homme.
 
Mais, surtout, la bibliothèque est une attente
Qui va au-delà des lettres,
Au-delà de l’abîme.
L’espoir concentré d’en finir avec l’attente,
D’être plus que l’attente,
D’être plus que les livres,
D’être plus que la mort.
(Trad:Colette)
Carl Spitzweg
 
La biblioteca
 
El aire es allí diferente.
Está erizado todo por una corriente
Que no viene de este o aquel texto,
Sino que los enlaza a todos
Como un círculo mágico.
El silencio es allí diferente.
Todo el amor reunido, todo el miedo reunido,
Todo el pensar reunido, casi toda la muerte,
Casi toda la vida y además todo el sueño
Que pudo despejarse del árbol de la noche.
Y el sonido es allí diferente.
Hay que aprender a oírlo
Como se oye una música sin ningún instrumento,
Algo que se desliza entre las hojas,
Las imágenes, la escritura y el blanco.
Pero más allá de la memoria y los signos que la imitan,
Más allá de  los fantasmas y los Ángeles que copian la memoria
 
Y desdibujan los contornos del tiempo,
Que además carece de dibujo,
 
La biblioteca es el lugar que espera.
Tal vez sea la espera de todos los hombres,
porque también los hombres son allí diferentes.
O tal vez sea la espera de que todo lo escrito
Vuelva nuevamente a escribirse,
Pero de alguna otra forma, en algún otro mundo,
Por alguien parecido a los hombres,
Cuando los hombres ya no existan.
O tal vez sea tan solo la espera
De que todos los libros se abran de repente,
Como una metafísica consigna,
Para que se haga de golpe la suma de toda la lectura,
Ese encuentro mayor que quizá salve al hombre.
 
Pero, sobre todo, la biblioteca es una espera
Que va más allá de letra,
Más allá del abismo.
La espera concentrada de acabar con la espera,
De ser más que la espera,
De ser más que los libros,
De ser más que la muerte.
                                                         Juarroz,  Roberto.

 

Commentaires

« J'ai connu une grenouille de bénitier qui a épousé un rat de bibliothèque ; ils coulent maintenant des jours heureux dans la bibliothèque du Vatican.» Marc Escayrol

Hola Colette,

Corta la estancia en Senegal, de vuelta con los ojos llenos de imágenes y sin huéspedes indeseables, lo espero…

Sur ce billet, je trouve pour ma part l’illustration de Spitzweg plus intéressante à commenter que le texte de Juarroz. Non que celui-ci soit mauvais, mais, sur le même thème (les livres confidents, les bibliothèques refuges, les rêveries des lecteurs, leur frustration devant cette accumulation de savoir à jamais inaccessible …), on trouve kyrielles de citations, aphorismes et autres poèmes dans la littérature des XIXe et XXe siècles.

Par contre, le tableau « Le Rat de Bibliothèque », lui est unique : perché sur son échelle, en équilibre précaire avec des livres sous le coude et entre ses genoux serrés, il nous montre un vieil érudit, pas très soigné, détaché des contingences, avec des problèmes d’accommodation probablement puisqu'il plonge le nez dans son bouquin… Le peintre donne à la scène un cachet un poil caricatural, à la fois tendre et narquois, comme souvent chez Spitzweg (voir une autre de ses œuvres : « Le Pauvre Poète »). Juché sur son escabeau en une assiette instable, the question is : va-t-il ou non en tomber et se casser la gueule ? Il consulte au rayon Metaphysik, peut-on lire dans le médaillon… Ach, bientôt peut-être il aura le loisir de constater ce que vaut sa philosophie face à la douleur… On ne le lui souhaite pas bien sûr, c’est bientôt Noël…

Pour rester dans le thème des bibliothèques, ai relevé deux citations :

L’une tirée des « Mémoires d’Hadrien » de M. Yourcenar :
« Je pense souvent à la belle inscription que Plotine avait fait placer sur le seuil de la bibliothèque établie par ses soins en plein Forum de Trajan : Hôpital de l'âme. » Plotine, épouse de Trajan, archétype admirable de la matrone romaine, vertueuse et lettrée, sans descendance rapace… et fortunée avec cela : tout pour plaire !

L’autre, pour conclure, c’est l’entame de « Dieu » de V. Hugo, qui rend grâce à l’unique amour de tous les rats de bibliothèque, le livre :
« L’univers, c’est un livre, et des yeux qui le lisent. »

Felices fiestas y mis mejores deseos para el nuevo año.

Écrit par : Gislebert | 23/12/2017

Un livre que l`on a choisi est un coffre au trésor dont on espere avoir la clé et, si c`est le cas, on y trouvera aussi d`autres clés pour ouvrir d`autres coffres au trésor. Ainsi, les livres sont le meilleur moyen pour ne jamais devoir renoncer au monde magique de l`enfance. Parfois, les hormones nous ordonnent de nous éloigner de ce monde magique mais il faut alors résister. Meme quand j`étais un jeune c.. se prenant pour un Hell`s Angels avec d`autres jeunes c.., il y a bien longtemps de cela, je me suis toujours arrangé pour avoir un bouquin planqué sous mon blouson crade de nuisible motorisé. Souvent un livre de science-fiction, parfois un Hugo, un Balzac, un Jacques Perret, un Léo Perutz ou un autre trésor.

Écrit par : JJ | 23/12/2017

Le poème de R. Juarroz est arrivé à point nommé pour moi, car ce matin, le hasard a voulu que je me retrouve devant une bibliothèque d'un genre nouveau : la caissette d'échanges de livres.
Une place de parking était libre à côté de la petite bibliothèque de Troinex,juste devant la caissette en forme de petite maison. C'est un emplacement logique et au fond très adéquat, puisque la véritable bibliothèque n'ouvre que trois fois dans la semaine.
Alors, en effet,
"L’air y est différent.
Il est hérissé par un courant", mais bien concret, celui-là ;-)))

En fouillant dans cette mini-bibliothèque, on n'a pas du tout l'air du traditionnel " ratón de biblioteca" de Spitzweg. Tout se trouve à hauteur d'yeux et on se sert à la fortune du pot !
Certains polars tout jaunis et un peu gondolés doivent se trouver dans la caissette depuis un bon moment, mais d'autres bouquins avaient très bonne mine et j'en ai pris un.
Souvent, je rapporte un livre lu dans sa caissette d'origine, ou dans une autre.

Colette, avez-vous un tel système à Majorque ?
Ça a été introduit à Genève il y a quelques années de ça. L'idée semblait saugrenue, mais à ce que j'en sais, ça marche très bien. Toutefois, je rencontre soit des caisses très pleines, soit totalement vides.
Une fois pourtant, au centre-ville, un livre solitaire a attiré mon attention : un polar en finnois ! Incroyable mais vrai. (Il était très bien - quel bonheur !) Là, je peux dire avec le poète : "La bibliothèque est le lieu qui attend."

Tant qu'il y aura des gens pour aimer les livres en papier, il y aura des bibliothèques à l'ancienne. Et les mini-bibliothèques d'échanges entre passants inconnus en sont un avatar heureux.

Écrit par : Calendula | 23/12/2017

@Gislebert, merci pour cette étude détaillée du tableau de Spitweg; on espère en effet, donc on a des doutes, sur ña fprce ses guibolles, sur son équilibre.
J’aurais bien aimé offrir un livre à chacun de mes lecteurs, alors j'ai pensé qu'une bibliothèque entière...
Juarroz était entre autres "bibliotecólogo" pour l'Unesco et la OEA, et bibliothécaire. Je trouve que dans ce poème il exprime fort bien l'ambiance et tout ce que nous ressentons dans cet endroit, isolé et si rempli de vie.

Bonne fin d'Année, un peu de turrón?

Écrit par : colette | 23/12/2017

@ JJ je me réjouis de lire que vous avez toujours eu un livre à portée..de corps dans ce cas!
Merci de votre visite.

Écrit par : colette | 23/12/2017

@ Calendula, merci pour ce récit réjouissant. Je découvre ces caisses, je n'en ai jamais vu ici, mais Mallorca est une petite province; peut-être cela existe-t-il dans des plus grandes villes. L'idée est excellente. Une double question: doit-on s'inscrire et rendre le livre emprunté dans un délai?
Ceci dit, même mon petit village de 2000 habitants a une jolie bibliothèque où il est agréable de fouiner (moins de s'attarder car, et c'est réjouissant, il y a beaucoup d'enfants un peu bruyants).

Connaissez-vous la tradition catalane de la San Jordi? (23 avril) Ce jour-là on offre une rose et un livre à tous ses proches et amis. Une tradition qui perdure et existe ici aussi.

J'ai vu à la télévision (Arte) la présentation d'une bande dessinée intitulée BUG. Tout d'un coup le monde numérique disparaît de notre planète...je ne l'ai pas encore lue, mais dans ce cas, possible, les livres-papiers, les encyclopédies joueraient un rôle essentiel.

Écrit par : colette | 23/12/2017

Un livre a portée de coeur, Colette. Le corps, c`est ce qui tendrait plutot a nous en éloigner. Deux choses pourraient bien se retrouver dans l`univers chez toute espece humanoide "intelligente": le livre et l`épée. Ils sont tout le dualisme de l`existence éphémere de nous autres les mortels, ces deux-la.

Écrit par : JJ | 23/12/2017

@JJ, c'est mille fois mieux, je garde cette magnifique expression.

Mais sans le corps, pas de lecture. Pour toute épée, des lunettes:-))
Je vais réfléchir à ce dualisme dont vous parlez. Merci.

Écrit par : colette | 23/12/2017

@Colette,

Ces caissettes sont totalement informelles. On y met et on prend le(s) livre(s) qu'on veut, quand on veut. Dans certains quartiers, les gens y mettent des habits ou des objets.
C'est moi qui les vois comme des mini-bibliothèques, parce que le geste est similaire. On prend le livre gratuitement, on l'emmène chez soi. On peut le remettre en place ou pas. C'est la différence d'avec une "vraie" bibliothèque, ainsi que l'anonymat.

Cet article de la TdG explique le concept :

https://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/boites-echange-poussent-partout/.../14290457

Aussi :

http://www.hclbox.org/fr/boxes

Écrit par : Calendula | 23/12/2017

@ Calendula, merci. C'est rare pour les livres et complètement désintéressé, bravo!

Écrit par : colette | 23/12/2017

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.