14/10/2017

José Carlos Llop, deux langues indissociables

En ce moment de décisions importantes en Espagne, je relaye un article paru das le journal La Croix, de José Carlos LLop 
N'ayant pas trouvé l'article en espagnol, je ne l'ai pas retraduit dans sa langue originale de peur de trahir l'auteur

"L’écrivain José Carlos Llop est né et vit à Palma de Majorque, où il dirige la bibliothèque Lluís-Alemany consacrée aux patrimoines des îles Baléares.


Je suis d’un pays où l’on parle, lit et écrit deux langues. C’est une richesse qui nous est donnée dès l’enfance, comme nous sont données la beauté du paysage et notre condition d’insulaires. En effet, je ne suis pas de Catalogne, terre continentale, je suis de Majorque, une île de la Méditerranée occidentale.
Et en tant qu’insulaire, ces deux langues – le castillan et le catalan – me sont aussi familières que les deux langages que possède tout insulaire : le langage de la mer – qui nous entoure et qui nous isole du monde et nous met en relation avec le monde – et le langage de la terre. L’un et l’autre sont inséparables comme sont inséparables, en ce qui me concerne, le castillan (ou espagnol) et le catalan de Majorque (ou majorquin).
En vertu de cette indissociabilité, il y a des choses naturelles que nous disons dans une langue – le catalan – et que nous ne disons en castillan que si cela est nécessaire. Il en est ainsi, par exemple, des poissons ou des champignons de la forêt. Les arbres et les plantes – la botanique de Linné – parlent dans les deux langues, comme nous-mêmes ou comme les animaux de la terre. Et comme la littérature.

Il y a des irréductibles. Ce n’est pas mon cas.

Ici, il est vrai, il y a des irréductibles : ou dans une langue ou dans l’autre. Ce n’est pas mon cas. De la même façon que dans ma vie de tous les jours je parle les deux langues et écris des lettres et des courriers électroniques également dans les deux langues, j’ai écrit la plus grande partie de mes livres – poésie, romans et essais – en espagnol, mais j’ai aussi écrit de la poésie et du théâtre en catalan, parce que c’était la langue que le texte réclamait ou, ce qui est la même chose, celle que réclamait ma vie personnelle.


De fait, je me promène d’une langue à l’autre et n’entends rien aux conflits linguistiques ni aux impositions, violentes ou pas. C’est pourquoi je refuse de renoncer à ma vie bilingue, comme je refuse la désaffection envers n’importe laquelle de mes deux langues, comme je me refuse à ceux qui veulent que mon pays change au point que nous serons nombreux à être expulsés du lieu où nous avons vécu et vivons ensemble. Non pas qu’on nous fasse bouger, mais simplement parce que cette nation de pays – l’Espagne, telle que nous l’entendons et comme elle s’entend, bien ou mal, depuis plusieurs siècles – cesserait d’exister.

Le début d’un ouragan européen

Mais ce tourbillon dans lequel nous sommes plongés maintenant n’est pas arrivé tout seul. C’est le début d’un ouragan européen, si les choses ne changent pas. Une des métamorphoses de la postmodernité a été de transformer un sentiment hérité du romantisme – langue, culture, nation – en incubateur du ressentiment.
Ce ressentiment se répand dans toute l’Europe – comme il s’est répandu au siècle dernier, en Orient, contre l’Europe (il faut lire Pankaj Mishra) – pour une raison très simple : le narcissisme. Le narcissisme européen, maladif, et le narcissisme adolescent de la postmodernité.
La crise économique a laissé plusieurs générations seules face au miroir, après une longue nuit de fête. Et ce qu’elles ont vu ne les satisfait pas. C’est une fièvre en passe de se transformer en épidémie qui veut nous expulser de notre conception du Vieux Continent comme lieu de liberté et de vivre-ensemble, démocratique.
Dans chacune des nations qui le composent, la fracture s’est produite – ou se produira – au point le plus faible. Dans le cas de l’Espagne, par deux formes de ce qu’on appelle maintenant populisme : le nationalisme identitaire et le postcommunisme engagé. Et personne n’a su créer un discours porteur d’espoir, capable de contrebalancer la menace sécessionniste et de protéger ceux qui ne trouvent pas refuge sous la bannière identitaire.

« Le monolinguisme est un poison »

J’écris ces lignes le jour où le prix Nobel de littérature est décerné à Kazuo Ishiguro, le Britannique d’origine japonaise qui a transformé la figure classique du majordome anglais en réplique de la vieille geisha. Orient et Occident. Catalan et espagnol. C’est-à-dire européen. Et le prix Nobel au milieu : tout le contraire de la convulsion.
Ishiguro a dit aux journalistes : « Nous sommes préoccupés en tant qu’individus : nous voyons l’essor du populisme et des nationalismes. » Et un des favoris de cette année, le Kenyan Ngugi Wa Thiong’o, avait affirmé : « Le monolinguisme est un poison, le dioxyde de carbone des cultures, alors que le bilinguisme en est l’oxygène. »


Je me suis souvenu d’un autre lauréat du prix Nobel, le poète Derek Walcott, qui parlait de la richesse d’être un homme traversé par deux langues. C’est mon cas. Et les langues sont ici la métaphore d’un mode de vie et de pensée où l’une et l’autre se renforcent, et séparées elles placent ce mode de vie et de pensée dans la même situation que l’enfant sous l’épée de Salomon. C’est ce que serait mon pays, si venait à triompher le mépris des lois et de l’État, la fracture sociale – comme cela s’est produit en Catalogne – et la conjuration des sots. D’un côté et de l’autre, cette conjuration, mais maintenant il s’agit de la volonté de civilisation face à la force du ressentiment, maquillé en nationalisme et en révolution postmoderne."

Traduit par Edmond Raillard 
 
 
 

Commentaires

Bonsoir Colette,

Magnifique plaidoyer que ce texte en faveur d’une Espagne catalane et d’une Catalogne espagnole, une et diverse et enrichie de cette diversité, cela au travers de la vie symbiotique des deux expressions, par delà les querelles linguistiques et culturelles.

La toile et les médias sont remplis d’analyses subtiles, de la part de commentateurs également subtils et de blogueurs encore plus subtils. Sur cette plateforme, lire entre autres les billets de Cuénod, HL et Mogenet. Rien à ajouter donc qui n'ait déjà été écrit.

Les mots de J. C. Llop sont à la fois ceux du cœur et de l’intelligence, de l'intelligence du cœur, mais on sait que cette dernière n’est pas toujours la vertu dominante des esprits échauffés…

Pour cette fois-ci, les réalités économiques, avec le départ des financières de Barcelone (ou leur menace), vont se rappeler au bon souvenir des indépendantistes et les ramener à la modération (voir l’article du Temps en lien)…

Plus qu’à espérer que le gouvernement central saisisse l’occasion en quittant sa posture de Père Fouettard. Le roi devrait jouer un rôle de médiateur, en abandonnant l’intransigeance du premier discours (bien décevant), en devenant le roi de son peuple et non le cerbère de la constitution. Beaucoup de préalables, c’est vrai, mais le bon sens et une solution négociée devraient prévaloir.

Bonne soirée.
Buenas noches.
Bona tarda.

https://www.letemps.ch/economie/2017/09/29/cas-dindependance-catalogne-prend-un-risque-economique

Écrit par : Gislebert | 14/10/2017

@Gislebert, ¡Ojala!(pourvu que...).
Un ami m'écrivait" J'espère que cette crise va se résoudre intelligemment (mais bon les leaders apparemment ne semblent pas outillés pour un tel exercice)".

Mais revenons au texte de LLop (ceci dit je vous recommande la lecture de son court roman "Le rapport Stein", magnifique). Ici à Majorque les gens vivent en deux langues, comme l'auteur, même si la plupart parle majorquin à la maison.

Merci d'avoir apprécié ce texte sensible et conciliateur. Et vous avez raison de souligner que rien de bon ne viendrait d'une séparation. Ah si on pouvait n'être né nulle part...

Merci aussi pour l'article; comme vous pouvez l'imaginer nous lisons (mon mari est espagnol) au quotidien tout ce qui est publié dans la presse nationale (et les analyses y sont légion) et internationale.

Bon dimanche, amicalement.

Écrit par : colette | 15/10/2017

Bonjour :)

Moi qui ai traversé toutes les Costa "espagnoles" (peut-on aujourd'hui parler d'"espagnoles"!?) pour finir à Majorque, je n'ai jamais fait le distinguo entre Catalogne et Espagne!?
J'apprends aujourd'hui que la Catalogne a sa capitale: Barcelone....
Alors que je croyais que l'Espagne n'avait qu'une seule capitale: Madrid.....

Contente malgré tout de savoir que je ne mourrai pas idiote :))))

Bon dimanche :)

PS: Mmmmm! Très réussie la photo :)

Écrit par : Patoucha | 15/10/2017

@Gislebert

"Plus qu’à espérer que le gouvernement central saisisse l’occasion en quittant sa posture de Père Fouettard....."

Je crois plutôt à une pression - chantage, menaces, représailles de l'UE. Ex: La sortie de l'Angleterre!?

Les européens devrait s'occuper de la dictature de l'UE! Qu'ils en finissent avec cette association d'ayatollahs!

Écrit par : Patoucha | 15/10/2017

@Patoucha, disons que chaque autonomie a sa ville principale...et qu'à Majorque c'est Palma:-))
Merci beaucoup et bonne soirée.

Écrit par : colette | 15/10/2017

Quel texte magnifique.
La métaphore de la terre et de la mer est saisissante et légitime la perspective de l'auteur. Il apparaît très ancré dans cette réalité politique, que nous étrangers ne pouvons que tenter de comprendre. Et cette métaphore aide beaucoup.
Considérer le multilinguisme comme une souplesse, c'est démontrer la rigidité et l'étroitesse d'un nationalisme obstiné et qui se base sur la langue.
Prendre le narcissisme comme motivation ultime n'est pas idiot.
Il est certes plus beau et grand de valoriser des principes idéalistes et une identité forte que de faire de petits calculs économiques et d'adhérer à un grand conglomérat.
A la fin, les séparatistes catalans vont devoir se confronter à la dure réalité : une Catalogne indépendante est-elle viable ?

En lisant ce texte, je me suis dit qu'en poussant la logique nationaliste jusqu'au bout, on pourrait considérer que Majorque et les autres îles des Baléares devraient aussi réclamer leur indépendance par rapport à la catalogne continentale. Leur variante du catalan et leur statut insulaire seraient des arguments de poids !
J'imagine que les besoins des insulaires sont différents des continentaux, leur Histoire tout à fait particulière et il se pourrait que les Baléares contribuent à présent de façon disproportionnée aux finances de la Catalogne ...
Existe-t-il un mouvement nationaliste baléare ?

Écrit par : Calendula | 16/10/2017

@Bonjour Calendula, je suis bien contente que vous ayez apprécié, autant que moi, ce texte del señor Llop.
Une Catalogne en dehors de l'Union Européenne serait une catastrophe pour elle-même et pour tous, et le départ de déjà 531 entreprises qui ont déplacé leur siège social à Valencia ou Madrid ou ailleurs en est bien la preuve (sans parler des banques).

Pour ce qui est des îles Baléares, elles ne dépendent pas de la Catalogne et constituent une autonomie à elles seules. Il y a ici quelques mouvements nationalistes, très minoritaires. Sur les îles l'économie repose entièrement sur le tourisme, nous n'avons pas d'industries par exemple.
L'indépendance est impensable, nous importons presque tout.

Merci d'être passée, je vous souhaite une bonne journée.

Écrit par : colette | 16/10/2017

"Ojala!(pourvu que...)" Euh non, pas vraiment. Oxala, Ojala : inch'Allah. N'oublions pas que l'Espagne est une terre d'islam. A jamais, puisqu'elle a été une fois musulmane...

Écrit par : Géo | 16/10/2017

@Géo, oui vous avez raison bien sûr, mais l'espagnol actuel l'emploie dans le sens cité: "¡Ojala venga" "Ojala llueva" Pourvu qu'il vienne, qu'il pleuve etc..

Écrit par : colette | 16/10/2017

@ colette,

Que le grand crique me croque !
J'ai bêtement cru que la variante du catalan de Majorque était le signe de son appartenance à la Catalogne ! C'était d'une logique trop simple et j'aurais dû d'abord vérifier sur une carte ou un tableau récapitulatif, choses qui se trouvent assez simplement sur internet.

www.sport-histoire.fr/.../Liste_des_communautes_autonomes_en_espagne.php

https://ficheespagne.wordpress.com/presentation-generale/les-regions-despagne/

C'est là que je réalise, une fois de plus, combien il est difficile d'essayer de comprendre depuis l'extérieur toute la complexité d'un pays. Et tous ces pays compliqués essayent de fonctionner ensemble dans l'UE !!
Pas étonnant que ça ne se passe pas de façon harmonieuse.

Écrit par : Calendula | 16/10/2017

@Calendula, votre confusion est fort compréhensible; chaque pays a ses particularités, ses régions ou départements ou cantons...allez vous y retrouver! Vous savez que je vis ici depuis 40 ans, j'ai eu grandement le temps de comprendre et connaître ce pays et je suis contente de vous l'expliquer...un peu.
Bonne soirée, amicalement.

Écrit par : colette | 16/10/2017

Oui, on apprend bien par le dialogue et de petites touches. Et par l'erreur - c'est bien connu ! C'est un des côtés constructifs (et pédagogique ?) d'un blog.
Je savais qu'il y avait 17 régions autonomes, mais n'avais jamais poussé plus loin.
Voilà qui est fait !
Tout ça grâce à señor Llop, votre traduction et ce qui en a suivi !
Merci ;-)))

Écrit par : Calendula | 16/10/2017

Llop la boum, chanson catalane bien connue... :)))

Écrit par : Gislebert | 16/10/2017

Désolé Colette, pas pu m'empêcher... Cela ne doit pas dire grand chose au moins de 60 ans, mais comme on se trouve sur une plateforme de retraités en majorité...

Écrit par : Gislebert | 16/10/2017

"Llop la boum, chanson catalane bien connue... :)))"

MDR MDRRRRR Maurice Chevalier a "Prosper"(é) en Catalane :)))))

Colette, J'ai été plusieurs fois à Majorque...Ignorer sa Capitale!??? :)

Bonne nuit. Je passais!

Écrit par : Patouch | 17/10/2017

@Gislebert, "llop" veut dire "loup" en catalan; auriez-vous aussi une chanson sur un vieux "llop de mar" par exemple?
Bonne journée à tous.

Écrit par : colette | 17/10/2017

Bonjour,

Je ne partage pas l'enthousiasme pour ce texte.
Il est beau, bien écrit, se veut prenant. L'auteur va chercher sans son coeur et ses tripes le liant et la charge émotionnelle pour soutenir une Espagne une et unie.

Cependant je trouve son plaidoyer plutôt univoque, ce qui lui enlève en partie la hauteur de vue "au dessus de la mêlée" à laquelle il semble inviter. Il ramène par exemple le désir de nation à une acception réductrice, celle sur laquelle s'appuient en général nombre de commentateurs. Je n'ai plus cette vision sombre de la nation et du nationalisme. Je suis plus proche du nationalisme romantique, qui a été un moment historique important pour récuser la toute-puissance des Princes et instaurer un plus grand choix de gouvernance.

Je ne peux plus adhérer à un tel texte, que j'aurais pourtant applaudi dans le passé. Il met en avant une vision personnelle de l'auteur, qu'il souhaite idéale et généralisable. Or, les romantiques portaient la nation, et son cortège d'appartenances culturelles et territoriales entre autre, avec la même ferveur d'âme que l'auteur de ce texte. Le romantisme nationaliste a été une étape importante dans le concept d'auto-détermination des peuples (notion dont j'admets que le contenu et la limite ne sont pas toujours bien clairs).

Je n'oublie pour autant pas que ce nationalisme idéal, protecteur d'une population et de ses valeurs, a aussi produit le national-socialisme et Hitler. Cette dérive, ce détournement de l'idéal par les nazis, était-il inhérent au nationalisme tel que les romantiques et Hegel l'ont formulé, ou ce nationalisme, ce patriotisme idéal, ont-ils seulement servi de prétexte au nazisme?

Tout idéal peut être corrompu.

Bien que je n'y adhère pas, ce texte trouve sa place dans ma réflexion sur la situation catalane et ce qu'elle inspire pour l'Espagne et l'Europe. Je travaille sur un billet qui traite justement du nationalisme idéal.

Bien à vous Colette, ici sous un soleil magnifique!

Écrit par : hommelibre | 17/10/2017

erreur: "... va chercher Dans son coeur"...
Sorry.

Écrit par : hommelibre | 17/10/2017

Les catalans réclament ce que l'UE a accordé au Kosovo après l'avoir provoqué. Les séparatistes catalans, par ce coup, mettent l'UE à l'épreuve. Ont-ils tort ou raison, je ne la sais pas. L'UE a aidé à fragmenter des états souverains de l'Europe de l'Est...Et que dire des pays du Moyen Orient, cibles coomunes de ses velléités avec les Américains?

Le billet de Richard Labévière, apporte une autre dimension dans la réflexion et l'analyse. Je crois que ce qui a provoqué des crises séparatistes peut être attribuable à la mauvaise construction ou la construction malintentionnée de l'Union Européenne sous la tutelle USA qui lui font porter et payer ses politiques impérialistes. Mais parmi les états européens, des historiques comme la France, l'Allemagne, la Grande Bretagne, l'Italie et l'Espagne, ont toujours eu ces inextinguibles prédispositions impérialistes en tant qu'ardents colonisateurs.

Les Catalans sont ils manipulés?
Il est probable que les manipulateurs ont pris leur présomption de puissance au mot, et ce que l'on peut craindre c'est d'un Maïdan sur notre flanc occidental, car celui-ci, s'il dégénère, va consommer beaucoup de temps et d'énergie et personne encore ne saura comment le maîtriser. Pendant ce temps, la recomposition des forces et des alliances au Moyen Orient en Eurasie et dans le Pacifique se dessine et se concrétise sans l'UE avec les hommes du Pentagone en pleine gesticulation au milieu des mers. Perdre la face ou la tourner ailleurs lorsque le patron actuel de l'OTAN déclare solennellement qu'il n'y aura pas de solution militaire contre la Corée du Nord? Ce qui, manifestement, ne correspond pas au profil connu de Stoltenberg.
Alors, que se passe-t-il vraiment derrière tous ces feux allumés?
Qui attise qui? Qui attise quoi et où dans quel coin de la planète, pourquoi, pour le compte de qui?

https://www.les-crises.fr/catalophe-catastrogne-et-catastrophe-par-richard-labeviere/

Un extrait ici:

..."Enfin, la revendication indépendantiste catalane signe aussi « l’implosion du politique » annoncée par feu Jean Baudrillard dans sa thèse L’Echange symbolique et la mort13. L’insistance à affirmer ce qu’on « est » – être ou ne pas être – au détriment du faire, du prévoir et du gouverner, à magnifier l’individualisme numérique, les selfies, fesses-book, sweet/tweets et autres narcissismes en vélo, patins à roulettes ou tatouages, finissent par réduire le monde et la politique à une dualité simpliste, autoritaire et morbide : j’aime/j’aime pas !

Non content de favoriser l’émiettement du monde et la fragmentation territoriale, le séparatisme catalan génère l’atomisation du social et l’implosion du politique qui ne se réduit plus qu’à liker ou ne pas liker. On l’aura compris, à prochetmoyen-orient.ch, nous ne likons pas l’indépendance de la Catalogne ! Bonne lecture et à la semaine prochaine."

Richard Labévière
9 octobre 2017

Écrit par : Beatrix | 17/10/2017

Juste de passage pour corriger:

.... a "Prosper"(é) en Catalogne.

Beaux rêves

Écrit par : Patoucha | 18/10/2017

@hommelibre,

Vous faites bien d'évoquer le romantisme allemand et les mouvements d'identité nationale qui ont suivi. C'est très certainement une des bases communes de la culture européenne. Sans le savoir, beaucoup d'Européens font du Herder, comme monsieur Jourdain de la prose. ;-)))
Les groupes d'êtres humains sont capables de promouvoir des choses contradictoires simultanément. P.ex. la liberté-égalité-fraternité chez eux en colonisant simultanément d'autres pays.
Ainsi le nationalisme idéaliste peut évoluer en dictature. Ce n'est pas à chaque fois le cas, mais ce n'est pas exclu non plus.
Comparaison n'est pas raison.
Cela signifie que chaque situation est à considérer comme un cas particulier. Si on veut réfléchir au cas de la Catalogne, il faut le prendre exactement pour ce qu'il est, avec les faits présents et toute la perspective historique.
Mon idéal personnel n'est pas primordial dans ma réflexion, mais bien la prise en compte de ce que disent les habitants de la Catalogne. D'ailleurs : faut-il être Catalan de première, deuxième ou troisième génération pour avoir le droit de s'exprimer et d'être légitime? Que ce soit par la parole ou par les urnes ? Est-on un mauvais Catalan, si on ne désire pas l'indépendance ?

Ce que j'aime dans le texte proposé par Colette, c'est l'idée de
l'acceptation de la complexité. J.C. Llop parle de la langue et du sentiment d'appartenance à plusieurs niveaux: catalan espagnol et de Majorque.
L'auteur s'identifie d'abord à son île, mais cela ne le rend pas isolé pour autant. C'est une sorte de nationalisme calme, qui accepte qu'il n'y a pas d'indépendance absolue.
En vivant à Genève, on peut bien faire le parallèle avec cette insularité. Souvent, les gens se disent d'abord genevois, parfois même énoncent-ils en premier leur commune. Genève fait partie d'une Confédération, qui elle-même est indépendante du point de vue du droit, mais en relations économiques très complexes et vitales avec les pays qui l'entourent, ce qui pèse énormément sur tous les choix politiques. Nous ne sommes plus au 18ème siècle et on peut bien sûr le regretter.
La question de l'indépendance n'est pas seulement idéaliste, elle a des dimensions économiques. Qu'est-ce que cela signifie, si plus de 500 entreprises déplacent leur siège social de Barcelone à ailleurs en Espagne ?
Pour moi, de lire ou d'entendre un citoyen de Majorque donner son point de vue sur les événements de son pays est intéressant. C'est un point de vue parmi des millions. Il se place sur un niveau affectif et personnel et permet d'entendre quelque chose que les manifestations et discours politiques ( que ce soit de Madrid ou de Barcelone ) ne permettent pas.

Écrit par : Calendula | 18/10/2017

J'ai une question naïve: Quel est le problème à accepter une déclaration d'indépendance?

Admettons que les deux parties acceptent cette volonté d'indépendance, les liens qu'elles avaient tissées entre elles seraient elles rompues pour autant?

La nations indépendantes - la Suisse; la France; l'Italie etc. - vivent elles sans liens avec les autres voisins immédiats ou éloignés?

Je pense, à mon humble avis, qu'en acceptant l'expression d'indépendance des urnes n'est pas la fin d'un processus. Il ne fait que le débuter et tout le dialogue reste à s'établir. Si les volontés législatives peuvent différer entre les deux nouveaux états, les réalités sur le terrain forcent à trouver des solutions communes pour exister ensemble (ni Barcelone ni Madrid ne vont déménager ailleurs). Ce fait là peut aussi libérer des propositions inédites et probablement innovatrices et salutaires. Il peut même stimuler la bonne volonté et l''nventivité. Je vois mal que l'un comme l'autre va édifier une muraille pour ne plus se parler.

J'en déduis donc que Madrid qui s'arc-boute à nier la volonté d'une population a des peurs pour d'autres raisons que cette séparation symbolique. Il faudra que Madrid revoie ses politiques régionales et trouver, dans son économie, une clé de répartitions-compensations plus équitable, un regard sur les spécificités de ses régions comme une richesse stimulante.

A mon avis, ce n'est pas la déclaration d'indépendance qui fait problème, c'est la dépendance contrainte et forcée avec son arsenal répressif qui provoque cette éruption récurrente de rejet des Catalans.

Une autre manière de vivre côte-à-côte avec liberté de partager et de participer est possible. Ce qui fait dire à beaucoup d'entre nous, que le modèle helvétique ou russe est peut-être la solution.
Contrairement à Richard Labévière, je ne crois pas que de grands pays européens se fragmentent et s'émiettent. Ces grand pays doivent laisser leurs régions se recomposer dans d'autres types de relations et d'échanges. Si tel devrait être le cas pour Madrid, l'état central devrait, au lieu d'un duel sans lendemain, se mobiliser et occuper vite une place d'assistant-médiateur qualifié pour favoriser la meilleure qualité possible du dialogue dans les négociations.

Écrit par : Beatrix | 18/10/2017

@Merci à tous, Hl, Calendula et Beatrix pour vos réflexions et pistes si intéressantes; j'y participerai dès que possible.
Bonne journée.

Écrit par : colette | 18/10/2017

Il n'est pas exact de dire "les catalans veulent l’indépendance". Seul un référendum légal ou un vote permettrait de savoir le nombre de gens qui veulent une Catalogne indépendante et si, et pour le moment, el Govern s'y oppose, c'est qu'il n'est pas sûr du tout de l'emporter.
Cette division entre Catalans est, je trouve, la partie la plus triste de leur histoire de ces derniers temps. Les indépendantistes sont d'excellents communicants, les autres se sont tus bien trop longtemps; et, je lis et entends, que les tensions et querelles au sein des familles, au travail, partout, sont très fortes.

Je voudrais souligner également que les autonomies espagnoles ont énormément de pouvoir et de libertés, bien plus que dans de nombreux pays européens. On est loin du pouvoir répressif (je ne parle pas ici des derniers événements!)que je lis dans certains journaux étrangers.

La démocratie espagnole est jeune, 40 ans, mais sa Constitution a besoin d'un coup de neuf, ce que proposent plusieurs partis nationaux constitués de jeunes politiciens.

Une autre façon de s'entendre existe toujours, dans la légalité, ce qui n'est pas le cas en ce moment, hélas.

Écrit par : colette | 18/10/2017

@Homme Libre, je comprends bien votre point et la perspective historique ne peut jamais être éludée, en effet.
En lisant le texte de Llop je n'ai cependant pas pensé à cette dérive possible vu qu'il n'y a aucun parti d'extrême droite en Espagne et que ce pays a gardé, je trouve, et après avoir été fermé au reste de l'Europe pendant longtemps, un certain sentiment d'infériorité et un grand désir d'être européen.

J'espère que le soleil continue à briller chez vous, ici les pluies sont arrivées, enfin! Bonne journée.

Écrit par : colette | 19/10/2017

HL@

Colette a bien de la chance de vous comprendre, moi j'ai un peu de peine à vous suivre et j'attends votre billet de clarification avec intérêt. Nationalisme idéal, c'est un oxymore. Le nationalisme "romantique" - plutôt identitaire- s'il a été un ferment ou un levier utile pour libérer des peuples "assujettis" au XIXème siècle est à l'origine de la plupart des conflits actuels. Pas besoin d'en référer à l'Allemagne nazie, même chanson en Irlande, Italie, Grèce... La conquête de l'Ouest, le mythe de la Frontière, qui a conduit au massacre des Amérindiens, procède de la même geste et a été célébré par le auteurs "romantiques" des jeunes Etats-Unis.

Écrit par : Gislebert | 19/10/2017

"La conquête de l'Ouest, le mythe de la Frontière, qui a conduit au massacre des Amérindiens, procède de la même geste"
Je ne vois pas où est le rapport avec le nationalisme ?

Écrit par : Géo | 19/10/2017

@Géo

Bonsoir,

Connaissez-vous la toile « Destinée Manifeste » de John Gast (un Allemand d’ailleurs !) ? En anglais, le tableau s’intitule « American Progress », tout un programme.
Inutile de lire Whitman ou Fenimore Cooper, l’art autant que la littérature magnifie l’épopée américaine , l’esprit pionnier fondateur de la vision nationaliste avec le mythe de la Frontière et de la Conquête de l’Ouest.

Le commentaire précise: toutes les forces obscures reculent devant l’allégorie, les animaux sauvages et les Amérindiens fuient dans les ténèbres, on aurait pu ajouter pour ces derniers vers leur funeste sort… Il est clair que ce « dommage collatéral » n’était pas le souhait des auteurs, artistes ou philosophes de ce XIXe siècle…

Pas plus que Wagner, quand il exalte en 1868, alors que l’Allemagne n’existe pas encore, la grandeur du peuple allemand dans les très beaux chœurs des Meistersinger, dont le texte à nos oreilles contemporaines a encore des relents de pangermanisme inquiétant, n’a prévu la Shoah… Les nazis l’ont bien instrumentalisé.Les dérives toujours du nationalisme échevelé...

A noter que Wiki a de bons textes sur le nationalisme romantique.

http://les-yeux-du-monde.fr/ressources/23764-le-mythe-de-la-destinee-manifeste

Écrit par : Gislebert | 19/10/2017

Vous parlez alors d'une sorte de nationalisme européen pour la conquête de l'Ouest ? Mais il y avait aussi des Russes, des Chinois...
Et à cette époque, les Européens étaient sinon ennemis, en tout cas rivaux. Les Anglais protestants en Amérique du N ne se sont pas mis du coup à supporter les Irlandais catholiques. Les Italiens y étaient traités en ....Italiens, et leur mafia y a joué son rôle de défense ethno-centrée...
On ne peut non plus parler de nationalisme précoce américain, puisqu'il y avait de fortes divergences qui ont conduit à la guerre de Sécession. Et encore aujourd'hui, je ne suis pas sûr que les Sudistes aiment beaucoup les Yanquees...
Je vois la conquête de l'Ouest comme la colonisation des autres continents par la civilisation occidentale. S'il y a nationalisme, c'est dans la rivalité entre puissances. Les Français en savent qqch, qui se sont fait virer par les Anglo-Saxons d'Acadie...
Les Français qui se sont fait un plaisir d'aider les Américains à gagner leur indépendance. Mais il me paraît illusoire de dater de l'Indépendance le début du nationalisme américain, pour cause d'esprit libertarien. Les milices locales avaient pour but de se défendre des Amérindiens et des outlaws...
Cela dit, la plupart des Amérindiens ont été exterminés par de nombreuses épidémies de microbes auxquels ils ont été exposés par la venue des Blancs, ce n'est pas à un médecin que je vais l'apprendre...

Écrit par : Géo | 19/10/2017

@Gislebert

"A noter que Wiki a de bons textes sur le nationalisme romantique"

Pas seulement! Mais il ne faut surtout pas parler de "nationalisme" à Géo.. qui n'a pas la même interprétation.... Et pourtant!

Nationalisme

"... l'avenir de la nation ne résulte pas essentiellement d'un projet rationnel, mais se confond avec une mission sacrée, inscrite depuis ses origines dans un héritage à défendre, un corps de valeur à répéter fidèlement. L'explosion des nationalismes a donc permis l'extension à l'échelle planétaire de véritables religions séculières, dans laquelle la nation sert de foyer de transmutation de la symbolique religieuse."
Jean Plumyene - Les nations romantiques, 1979


Définition du nationalisme - Extrait :

Premier sens : le nationalisme "libérateur"
Ce nationalisme est une doctrine et une action politique qui visent à l'indépendance d'une nation lorsqu'elle est placée sous une domination étrangère. Le nationalisme peut aussi chercher à défendre une culture opprimée ou niée par un occupant ou dissoute au sein d'un ensemble plus vaste.

- Le nationalisme s'appuie alors sur l'unité historique, culturelle, linguistique de la population (Voir Nation). Il est fondé sur le principe d'autodétermination des peuples ("droit des peuples à disposer d'eux-mêmes") avec pour conséquence la souveraineté populaire et l'indépendance de l'État sur un territoire national.

- Ce mouvement, qui s'est développé au XVIe siècle, a abouti à la création de nations indépendantes (Grèce, Italie, Allemagne). La fin de la Première Guerre mondiale et la chute des Empires allemand, austro-hongrois et ottoman ont conduit à une autre vague de créations d'Etats indépendants : Pays baltes, Pologne, Finlande, Yougoslavie, Turquie...

- Second sens : le nationalisme "dominateur"
Au sein d'un Etat-nation existant, le nationalisme "dominateur" est une idéologie politique qui donne la primauté à la nation par rapport à toute autre considération dans les relations internationales.

Ce nationalisme peut trouver son origine dans des peurs provoquées par des dangers extérieurs ou par un ennemi intérieur (xénophobie, antisémitisme). Il conduit alors à un certain isolement et au retour vers le système de valeurs sur lequel est fondée la nation. Le nationalisme est une des caractéristiques du Front National en France et des nouveaux mouvements politiques d'extrême droite européens.

Lorsqu'il découle d'une volonté de puissance, de grandeur et de domination, le nationalisme conduit alors à un expansionnisme agressif (impérialisme, colonialisme), cherchant parfois une justification dans l'Histoire même très ancienne. Ainsi, dans la première moitié du XXe siècle, le nationalisme a été à l'origine du fascisme italien et du national-socialisme allemand (nazisme).

http://www.toupie.org/Dictionnaire/Nationalisme.htm

Écrit par : Patoucha | 20/10/2017

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