08/10/2016

Noyé dans la brume du Grand Tout / Anegado en la bruma del Gran Todo


Poursuivons avec François Cheng et ses interrogations sur la beauté.(voir billet précédent)
Sigamos con François Cheng y sus preguntas sobre la belleza.(ver nota anterior)

"Envisager, dévisager, est-ce à dire que nous sommes condamnés à rester éternellement à l'extérieur, face à l'univers vivant et sa beauté?
Une ultime interrogation, inévitablement, nous assaille: nous sommes sensibles à la beauté, mais l'univers, lui, reste apparemment indifférent, comme expliquer ce paradoxe?
"Contemplar, escrutar, ¿significa eso que estamos condenados a quedarnos eternamente al exterior, frente al universo vivo y su belleza?
Una última interrogación nos invade inevitablemente: somos sensibles a la belleza, pero el universo queda aparentemente indiferente, ¿cómo explicar esa paradoja? 
 
Nous tombons en extase devant tel paysage, tel arbre, telle fleur, alors qu'eux-mêmes s'ignorent et nous ignorent. Sommes-nous enfermés dans notre subjectivisme bien vain, pour ne pas dire ridicule?
Nos extasiamos delante de tal paisaje, tal árbol, tal flor, mientras ellos mismos se ignoran y nos ignoran. ¿Estamos nosotros encerrados en nuestro subjetivismo vano, por no decir ridículo? 
 
Il y a peut-être une autre compréhension possible. Pour la cerner, il me faudrait faire un détour par la peinture chinoise. On connaît plus ou moins cette peinture pour l'avoir vue par-ci par-là, dans des expositions ou à travers des reproductions. On y admire de grands rouleaux représentant d'immenses paysages, dans lesquels figurent toujours un ou plusieurs petits personnages.
Pour un œil occidental habitué à la peinture classique où les personnages sont campés au premier plan et le paysage relégué à l’arrière fond, le petit personnage dans le tableau chinois paraît complètement perdu, noyé dans la brume du Grand Tout. 
 
 
Tal vez haya otra comprensión posible. Para delinearla, tendría que desviarme por la pintura china. Conocemos más o menos esa pintura por haberla visto aquí y allá en exposiciones o en reproducciones. Admiramos grandes rollos con inmensos paisajes, en los cuales siempre figuran uno o varios pequeños personajes.
Para un ojo occidental acostumbrado a la pintura clásica donde los personajes están esbozados en primer plano y el paisaje relegado al trasfondo, el pequeño personaje del cuadro chino parece completamente perdido, anegado en la bruma del Gran Todo. 
 
Mais si, avec un peu de patience et d'abandon, l'on consent à contempler ce paysage mû par le souffle de l'infini, jusqu'à y pénétrer en profondeur, on finit par prêter attention à ce petit personnage, à s'identifier à cet être sensible qui, placé à un point privilégié, est en train de jouir du paysage. On s'aperçoit qu'il en est le point névralgique, qu'il est l’œil éveillé et le cœur battant d'un grand corps. Il est pour ainsi dire le pivot autour duquel se déploie le paysage, de sorte que celui-ci peu à peu devient son paysage intérieur. (...)” 
 
En Europe parfois aussi...A. Sisley 1899, Courbe de la Seine à Saint-Cloud
 
Pero si, con un poco de paciencia y de abandono, consentimos en contemplar ese paisaje movido por el soplo del infinito, hasta penetrarle, acabamos por prestar atención a ese pequeño personaje, a identificarnos con ese ser sensible que, situado en un punto privilegiado, está disfrutando del paisaje. Notamos que es él el punto neurálgico, que es el ojo despierto y el corazón batiente de un gran cuerpo. Es, por así decir, el eje alrededor del cual se despliega el paisaje, de tal forma que este se convierte en su paisaje interior.(...)” (trad: Colette)

Commentaires

Bonjour Colette,

Vous nous donnez de quoi méditer pendant au moins une semaine!
J'ai suivi votre recommandation: de simple paysage global en deux dimensions, l'image a pris une profondeur et une vie que je n'y avais d'abord pas vue.
Merci pour ce petit voyage.

Bon dimanche (frais ici, mais plein de soleil).

Écrit par : hommelibre | 09/10/2016

Bonjour Homme Libre, je voulais partager avec vous ces mots de Mr Cheng, cette vision culturelle, philosophique, si différente de la nôtre.
Pour moi, qui ne connais rien aux cultures orientales, ce texte a été un vrai éveil.

Il continue de pleuvoir ici, au grand plaisir de la terre et de tous!
Bon dimanche à vous.

Écrit par : colette | 09/10/2016

Je me suis intéressé aux philosophies orientales, en particulier au bouddhisme zen, en solo et avec le maître japonais Deshimaru. Je n'en suis pas adepte mais j'en garde une trace: cela convenait à mon individualisme. Par contre je connais moins l'art pictural.

Ici les caractères chinois ont possiblement un sens précis qui accompagne le tableau. Ce serait encore un autre niveau de lecture. Mais en fait j'apprécie l'approche que vous mettez en valeur, qui me permet de voyager dans l'image et d'en ressentir – je crois – ce que Cheng suggère.

Cela me va bien ainsi. Les mots sont utiles, nous le savons. Ils peuvent guider et structurer le ressenti. Mais ils peuvent aussi le formater avant que nous n'en ayons pris la mesure intérieure. C'est pourquoi j'aime plonger par moi-même avant de prendre en compte le cognitif (qui peut d'ailleurs modifier, contrarier ou enrichir ma perception ressentie).
Merci pour votre intention de partage.

Écrit par : hommelibre | 09/10/2016

Merci à vous de prolonger la réflexion HL:
Bonne semaine.

Écrit par : colette | 09/10/2016

Pas vraiment consolateur, d'ériger la subjectivité en un absolu, comme si on était soi-même Dieu, mais tout seul.

Écrit par : Rémi Mogenet | 10/10/2016

En effet, mais la perception de la beauté n'est-elle pas un sentiment éminemment solitaire?

Écrit par : colette | 10/10/2016

La beauté parle, elle a une substance. C'est à cause de cela que nous ne restons pas à l'extérieur. L'objectif a sa subjectivité propre. Cela me rappelle Olaf Stapledon, auteur de science-fiction qui disait que si les savants limités des planètes pensaient que les étoiles ne se mouvaient que selon un ordre mécanique, de leur propre point de vue (car elles en ont un), les étoiles se meuvent selon des choix qu'elles font, en suivant des principes esthétiques. D'où que leur ballet est beau.

Pour moi, c'est la seule façon de résoudre logiquement le problème de la relation intime avec la beauté. Sinon, effectivement, nous restons à l'extérieur, isolés, et il n'y aurait pas de raison de croire que la subjectivité renvoie à rien de consolateur, ce serait juste une illusion. Ce qui est beau manifeste l'amour cosmique ou une illusion, on ne résout pas le problème par la fiction d'une subjectivité érigée en absolu.

Écrit par : Rémi Mogenet | 10/10/2016

Oh, merci d'avoir pris la peine de développer tout cela.

J'aime beaucoup l'idée que les étoiles se meuvent à leur guise, suivant"des principes esthétiques"!

Bonne soirée.

Écrit par : colette | 10/10/2016

En regardant les tableaux présentés par Colette et en lisant le texte, j'ai pensé à Caspar David Friedrich, ce peintre considéré comme le représentant de la peinture romantique allemande. Il est vrai que ses personnages sont souvent au premier plan, en train de contempler et rarement noyés dans le paysage grandiose.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Voyageur_contemplant_une_mer_de_nuages

https://fr.wikipedia.org/wiki/Falaises_de_craie_sur_l%27%C3%AEle_de_R%C3%BCgen

https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Grande_R%C3%A9serve


"Beauty is in the eye of the beholder."

Aussitôt que j'ai entendu cette phrase dans ma jeunesse, j'ai compris que pour moi, cela recouvrait une réalité.
Si non, comment expliquer que certains trouvent très beau un objet, une personne ou un paysage, alors qu'ils me paraissent quelconques ou même laids ? Et puis : est-ce que l'harmonie est nécessaire à la beauté ?

Je ne nie pas, qu'il puisse y avoir un large consensus au sujet de moult choses, mais nous savons que notre regard peut être conditionné par notre culture, notre époque ou notre provenance géographique.

Cela m'a particulièrement frappé, lorsqu'un ami émerveillé s'est exclamé à la vue d'un paysage islandais très graphique, épuré et minéral :
"Comme les Islandais doivent être déçus, quand ils viennent chez nous et qu'ils voient des paysages verts et les lignes brouillées par tant de végétation et de cultures !"
J'étais estomaquée par tant de subjectivité et cette projection massive, qui l'avait amené à s'imaginer qu'un Islandais puisse être incapable de s'ouvrir à autre chose et que l'on puisse considérer qu'il y aurait un canon de beauté absolu, qui décréterait que seul l'absence de végétation
est esthétiquement sublime. J'ai osé l'hypothèse, selon laquelle le voyageur islandais pouvait avoir un choc esthétique analogue au sien face au paysage de la Gruyère en été ;-)))

Il doit exister des études concernant la perception d'objets très harmonieux, comme l'architecture reposant sur le nombre d'or ou des sculptures classiques. J'aimerais tant savoir, si des Inuits, des Bushmen ou des Tibétains les perçoivent comme beaux, ou juste comme étranges et surprenants ou même carrément laids !

Contrairement à vous, Rémi Mogenet, je n'ai pas besoin de résoudre logiquement la relation intime avec la beauté. Pour moi, elle est par définition pas logique, mais émotionnelle ou intuitive.

Écrit par : Calendula | 11/10/2016

On raisonne toujours plus ou moins. François Cheng a estimé nécessaire de justifier objectivement le sentiment de la beauté. Mais je ne crois pas que sa justification, quoique intellectuelle, soit très logique. Or, l'intellect doit toujours être logique.

Écrit par : Rémi Mogenet | 11/10/2016

@ Calendula.
Merci. Quelques ennuis de santé m'ont empêchée de vous répondre tout de suite.

Je pense qu'il faut distinguer beauté de la nature de celle construite par l'homme. Cette dernière est directement reliée, comme vous le dites, à l'époque, la culture...l'argent parfois aussi.

Votre exemple des Islandais m'a fait rire! Mais pour voir la beauté d'un nouveau paysage il faut s'y immerger, prendre le temps de le "sentir", de voir les variations de lumière et tant de choses.
Je suis née dans un pays vert et plat, souvent gris et brumeux. Mon mari est originaire de Castille. Il m'a fallu beaucoup de temps pour trouver belles ces infinies étendues sans arbres ni verdure. Le ciel et la terre, le soleil de plomb sans ombres.

Je dirais que silence et temps passés avec la nature sont deux éléments nécessaires pour "communier"avec sa beauté.

Merci à vous et à vous et à Monsieur Mogenet pour ces développements bien intéressants.

Écrit par : colette | 14/10/2016

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