07/06/2014

Accumuler le futur / Acumular el futuro

Meurent des poètes, abdiquent des rois; peut-être rêvaients-ils d'éternité...

 Difficile à imaginer cette éternité, comment la représenter? Aujourd'hui deux poètes, chacun a son idée sur le sujet.




Mueren poetas, abdican reyes, tal vez soñaban con la eternidad...
Difícil de imaginar esa eternidad, ¿cómo representarla?
Hoy dos poetas, cada uno tiene su idea al respeto.

 

 

L’éternité (1963)

 

Eugène Guillevic

 


L’éternité
ne fut jamais perdue.
Ce qui nous a manqué
fut plutôt de savoir
la traduire en journées,
en ciels, en paysages,
en paroles pour d’autres,
en gestes vérifiables.
Mais la garder pour nous
 n’était pas difficile
 et les moments étaient présents
où nous paraissait clair
que nous étions l’éternité.

 

 

 

La eternidad

La eternidad
jamás fue perdida.
Lo que nos faltó
más bien fue saber
traducirla en días,
en cielos, en paisajes,
en palabras para otros,
en gestos comprobables.
Pero guardarla para nosotros
No era difícil
Y los momentos estaban presentes
donde nos parecía claro
que nosotros eramos la eternidad.

(trad: Colette)

Peinture, Jean Claude Pirotte

 

 



Juan Gelman, poésie en prose / poesía en prosa


L'éternité est une idée violente / capitaliste/ accumuler du futur. La conscience se libère d'elle-même quand elle vire sa lumière dans les respirations de la rosée.
Fulgurances des oreillers où le temps se dénude et l'ordre de l'amour se perd. La nuit mûrit / les vérités du corps se font la cour / les heures qui s'en vont.

(trad- Colette)

La eternidad es una idea violenta / capitalista / acumular futuro. La conciencia se libra de sí misma cuando vira su luz en las respiraciones del rocío. Fulgor de las almohadas en las que el tiempo se desnuda y el orden del amor se pierde. La noche madura / las verdades del cuerpo conocen el cortejo / las horas que se van.
(
In memoriam. Ciudad de México, 5 agosto 2012)

Commentaires

Bonjour Colette,

Je ne sais pas si l'éternité est une idée capitaliste... Ou alors le capitalisme est l'une des trois choses les plus naturelles du monde, juste après la vie, juste avant la mort. Que ferions-nous si nous ne portions pas en nous, confusément, le sentiment d'être éternel, et la capacité d'accumuler de la mémoire? Et puis, travailler son écriture, n'est-ce pas aussi accumuler, accumuler du savoir-faire, du savoir-dire, du contenu?

Accumuler du futur. Ou manger le futur d'une faim insolente, éclatante.

J'ai su que je n'étais pas éternel quand j'ai été opéré. Depuis j'évolue entre une nouvelle éternité - je ne me défais pas facilement des bonnes nourritures - et une finitude qui m'appelle, elle, beaucoup plus à accumuler, à produire (alors que l'éternité me concède parfois une nonchalante paresse).


Et pour revenir aux textes que vous proposez cette semaine, je me permets de glisser celui-ci, au délice jamais épuisé:

"Elle est retrouvée.
Quoi ? — L'Éternité.
C'est la mer allée
Avec le soleil"

(Rimbaud, Une saison en Enfer)


Bon week-end Colette.

Écrit par : hommelibre | 08/06/2014

Bonsoir Homme Libre, tant de questions se posent qui toutes méritent de s'y arrêter. Oui, notre finitude nous la percevons clairement quand nous sommes en danger. Tout comme vous le crabe m'a attaquée il y a trois ans et depuis lors 2 opérations de plus pour éliminer des métastases...je n'en suis pas encore débarrassée vous voyez. Alors oui, les moments de répits sont faits d'instants d'éternité, d'une gourmandise de vie insatiable.

Accumuler du savoir, oh oui, du futur pour les autres.

Un tout grand merci pour Rimbaud, c'est superbe.
Bonne semaine à vous.

Écrit par : colette | 08/06/2014

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