10/11/2013

Il y a cent ans....A. Camus / Hace cien años...A. Camus

 

 
 

 

Lettre à René Char / Carta a René Char

 

 

Albert Camus

 

 

 Paris 26 octobre 1951 

 

Mon cher René,

(...) 
 
J'ai beaucoup pensé à notre dernière conversation, à vous, à mon désir de vous aider. Mais il y a en vous de quoi soulever le monde. Simplement, vous recherchez, nous recherchons le point d'appui. Vous savez du moins que vous n'êtes pas seul dans cette recherche. Ce que vous savez peut-être mal c'est à quel point vous êtes un besoin pour ceux qui vous aiment et, qui sans vous, ne vaudraient plus grand chose. Je parle d'abord pour moi qui ne me suis jamais résigné à voir la vie perdre de son sens, et de son sang. A vrai dire, c'est le seul visage que j'aie jamais connu à la souffrance. On parle de la douleur de vivre. Mais ce n'est pas vrai, c'est la douleur de ne pas vivre qu'il faut dire. Et comment vivre dans ce monde d'ombres ? Sans vous, sans deux ou trois êtres que je respecte et chéris, une épaisseur manquerait définitivement aux choses.

 

(…)

 


Revenez bien vite, en tous cas. Je vous envie l'automne de Lagnes, et la Sorgue, et la terre des Atrides. L'hiver est déjà là et le ciel de Paris a déjà sa gueule de cancer. Faites provisions de soleil et partagez avec nous.
Très affectueusement à vous
A.C.


(Albert Camus: 7 novembre 1913 - 4 janvier 1960)



París, al 26 de octubre 1951

 

Mi querido René, 
 
(…)

He pensado mucho en nuestra última conversación, en usted, en mi deseo de ayudarle. Pero en usted hay algo para levantar el mundo. Simplemente, usted busca, buscamos el punto de apoyo. Por lo menos sabe que no está solo en esta búsqueda. Lo que probablemente sabe mal es hasta qué punto es usted una necesidad para los que le aman y que, sin usted, no valdrían gran cosa. Hablo por mí, en primer lugar, que nunca me resigné a ver la vida perder de su sentido y de su sangre. A decir verdad, es la única cara que jamás he visto al sufrimiento. Se habla del dolor de vivir. Pero no es verdad, es el dolor de no vivir lo que toca decir. ¿Y cómo vivir en este mundo de sombras? Sin usted, sin dos o tres seres a las que respeto y quiero, a las cosas les faltaría definitivamente un espesor.

(…)

Vuelva usted pronto, en todo caso. Le envidio el otoño de Lagnes, y la Sorgue, y la tierra de las Atrides. El invierno ya está aquí y el cielo de París ya tiene su cara de cáncer. Haga provisiones de sol y compártalas con nosotros.

Muy afectuosamente,

A.C.


Trad: Colette


 

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